samedi 18 janvier 2020

creuset



attendu que
je sors indemne d'un cycle académique
intensif de trois ans
raflant au passage deux autres diplômes universitaires
et couronnant le tout par la réussite
à l'examen final d'un ordre professionnel
dès la première tentative sur trois

attendu que
j'ai fait cela en ayant le double
de l'âge de mes collègues étudiants
et en attrapant en plein ventre la ménopause
avec laquelle j'ai décidé de valser
sans aucun traitement hormonal
ni stéroïde anabolisant

alors je revendique de plein droit
mes écussons de rock star
ainsi que de jedi
celui que je préfère à tous les autres

je suis une jedi

et conséquemment
je me permettrai de temps à autre
de vous entretenir
sur différentes leçons de vie
en toute légitimité

par exemple

la concentration

le huit octobre deux mil seize
alors que j'entamais mon deuxième mois
d'études à temps plein en comptabilité
je me rendais compte que j'avais besoin de me concentrer
de m'organiser comme il le faut
pour que je consacre le plus de temps possible
à faire de la drill à lire et à comprendre

j'ai alors écrit un billet sur le sitzfleisch
ou plutôt sur le besoin de le retrouver
soit d'avoir la capacité d'endurer longtemps
le même labeur
sans céder à la dispersion

car pour que le travail avance
il faut le faire

il faut le manger
en petites doses pour commencer
puis en plus grandes
car à changer d'une tâche à l'autre rapidement
le cerveau n'a pas le temps d'assimiler la matière
il a besoin de travailler
de se faire répéter
de se pratiquer
de s'éreinter
de se tromper
de recommencer
de sortir le jus
pour intégrer les apprentissages
jusqu'à temps qu'il catch

c'est comme un roman
qu'on ne peut pas lire
au rythme d'une seule page par jour
au risque d'en perdre le fil
il faut y rester quelque temps
pouvoir y plonger et s'en imprégner
pour que l'effort ne soit pas vain

c'est pareil pour tout
il n'est pas la peine de sortir courir moins de trente minutes
ni la peine de méditer en lisant le journal
ou la peine de faire les choses en vitesse
à moitié au quart et sans contrôle
car cela ne sera que superficiel
sans résultat profond

c'est très important
d'apprendre à se concentrer
oui il s'agit d'une discipline
et c'est plus difficile de nos jours
car on en a perdu l'habitude
alors qu'on s'autorise à s'étourdir soi-même
par toutes sortes d'applications web
plus lumineuses et colorées les unes que les autres
et auxquelles on résiste encore moins
que devant un sac de jujubes ou de crottes de fromage

mais pourtant c'est bien parce que
je me suis pratiquée à me concentrer pendant trois ans
que j'ai réussi à passer mon examen de trois jours
à coups de quatre heures assise à écrire
puis cinq heures assise à écrire le lendemain
puis quatre heures assise à écrire le surlendemain
sans jamais me lever
sans jamais quitter des yeux
la tâche à régler
le problème à résoudre

alors voici mon mode d'emploi
du petit concentré cent un

   un
écrivez sur une feuille tout ce qui vous préoccupe aujourd'hui
   deux
entourez instinctivement
les trois choses les plus importantes à accomplir
trustez-vous
   trois
choisissez impulsivement la première tâche des trois
allez
revendiquez votre liberté
   quatre
minutez-vous
utilisez une application à cet effet
pomodoro par exemple
   cinq
attaquez sans réfléchir la première tâche
puis concentrez-vous
et ne cédez à aucune diversion
pendant le temps programmé par votre application
tenez vingt-cinq minutes par exemple
   six
prenez une pause de cinq minutes
levez-vous buvez pissez mangez courez parlez chantez
et regardez même votre téléphone qui se veut intelligent
mais jamais autant que vous
   sept
revenez à la tâche dès la récréation terminée
   huit
continuez jusqu'à ce que la première chose importante soit accomplie
   neuf
faites de même avec la deuxième chose importante
   etcetera
vous comprenez le principe
   note
essayez de respecter les temps
autant de la tâche que des pauses
ne sautez pas vos pauses
même si vous êtes dans un élan de créativité
prenez-les au complet

c'est surprenant à quel point
des intervalles de concentration aussi courts que vingt-cinq minutes
peuvent produire de grands résultats

évidemment il faut aussi limiter
ces plages de dur labeur
à des blocs dans la journée et dans la semaine
et se réserver du temps aux autres activités
quand j'étudiais
je faisais cela pour trois ou quatre jours par semaine
à coups de deux blocs par jour
séparés par mon lunch
ailleurs dans la semaine
j'avais des cours
j'allais courir
et j'avais des activités libres
pour lire prendre des bains et faire l'amour

à la longue
à force de faire les choses rigoureusement
vous saurez plus exactement
le temps qu'elles prennent à se faire
et non
ce n'est pas toujours plus long qu'on pense
une fois qu'on s'attelle à les réaliser
vous pourrez alors plugger
vos trois ou quatre blocs de la journée
directement dans l'agenda
en sachant que vous saurez les compléter

je fais cela tout le temps
à l'agence mon minuteur m'avertit à chaque heure
pour me lever
marcher jusqu'à l'autre bout
aller faire pipi s'il le faut
remplir ma gourde d'eau
puis me remettre à la tâche

tiens pour aujourd'hui
mon horaire est cédulé ainsi de six à dix-neuf heures
écrire mon billet de blogue
cuisiner des scones
aller au cours de yoga
me doucher et déjeuner
bloc de deux heures de compta' au palace
cuisiner une crème caramel et grignoter
bloc de quatre heures de compta' au palace

allez va
je vous souhaite de trouver vos outils
pour ne pas lâcher
tant que ce ne sera pas fait
car il n'y a rien d'aussi satisfaisant
que le sentiment du devoir accompli
et des rêves réalisés

ah oui
il y a évidemment l'adorable fuck off
mais celui-là
qu'on ne mérite qu'à l'occasion
n'a par ailleurs de bienfait
qu'auprès de la gente autrement habituée
à la saine discipline du labeur

puisez en vous la force
car vous êtes un creuset de grandeur
et d'envergure

taimaa les babes!


samedi 11 janvier 2020

a.ti.ki.fɔ.bi



pendant les cent seize jours
qui ont séparé
la fin de mon examen
et l'obtention de mon résultat
je n'avais aucune idée
si j'avais réussi
ou si j'avais échoué

la semaine dernière
j'avais un noeud dans la poitrine
j'étais si angoissée
que j'ai recommencé à méditer
ça ralentissait les palpitations

puis au début de la semaine
je suis tombée sur ce texte
que sylvie avait relayé sur linkedin
qui m'enseignait que les personnes
ayant une bonne attitude face aux échecs
étaient mieux outillées dans la vie
que les personnes plus intelligentes de nature

j'ai alors pensé à l'échec
et j'ai essayé de comprendre
l'émotion que je ressentais
et les raisons pour lesquelles
elle m'angoissait

on a beau dire qu'il ne s'agit que de résultats
mais si j'avais échoué qu'aurais-je fait

le lendemain j'ai remis en perspective
ce que représentait la réussite de mon examen de cpa
et je me suis rappelée que quatre ou cinq ans plus tôt
c'était mon rêve de détenir un titre professionnel
et je me suis rappelée aussi
de ce que fred pellerin a posé comme question

qu'as-tu fait pour ton rêve aujourd'hui

et c'est alors que pour la première fois
je me suis répondu clairement
que si j'échouais à mon examen
je le reprendrais parce que c'est mon rêve
et même si je ne savais pas comment
je pouvais mettre encore plus d'efforts
ou faire autrement que pratiquer comme je l'ai fait
tout l'été dernier pour le réussir
il était clair que puisque c'était un rêve
l'échec de mon examen ne pouvait pas m'arrêter

comme les anglais disent
your dream doesn't have an expiry date
please try again

mais malgré cette réflexion
j'avais quand même le trac
et l'angoisse ne s'effaçait pas
ça allait faire mal
peu importe comment je le raisonnais

je ne voulais pas avoir mal
j'haïs m'infliger de la peine

depuis que je suis jeune
l'échec représente pour moi une fatalité
le fond du baril
un état final dont on ne se remet pas
comme la baleine échouée sur la rive
comme le navire échoué en mer

pourtant on parle de se relever de ses échecs
de les anticiper pour mieux les assumer
d'en faire des opportunités de croissance

le roi ne meurt pas
en situation d'échec
il a encore la possibilité de fuir
avant qu'on ne le mate

moi
les grandes peines d'amour
les examens de moto non réussis
les grossesses ectopiques
les mauvaises notes aux intra de comptabilité
les no finish de courses
les rejets des stages de cabinets
ça me fait mal
et même si cela commence à faire longtemps
je ne m'en remets toujours pas
et j'ai mal à mes cicatrices
elles ne sont pas belles

on dit que la peur de l'échec
a des racines différentes pour chacun
dans mon cas je ne vois rien d'autre
qu'une atteinte à mon amour-propre
et je ne comprends pas comment
j'ai encore des enjeux de confiance en moi
alors que consciemment
je me pense toujours invincible

je recherche une approbation
dont je n'ai pas conscience
j'évite une humiliation
que je ne peux supporter

ai-je eu si mal enfant
d'avoir été punie
car j'étais chahuteuse à l'école
et que les professeurs du primaire
se plaignaient de ma mauvaise discipline
auprès de mes parents désespérés
c'est plutôt loufoque et bénin pourtant

heureusement
le sept janvier deux mil vingt
à dix heures
mon angoisse s'est arrêtée
parce que j'ai réussi l'examen
je n'ai pas été blessée
et n'ai pas eu à me faire croire
que ma honte n'en était pas une

j'ai certainement à apprendre
à faire la paix
avec la peur irraisonnée de l'échec
car inconsciemment
elle doit réduire mon champ d'exploration
elle doit m'immobiliser
dans ma zone de confort

et avant moi
de nombreux sages ont parlé de l'échec
et je n'y échapperai pas
je le rencontrerai encore sur mon chemin
avant de mourir définitivement

proust a dit
il est peu de réussites faciles
et d'échecs définitifs

de beauvoir affirme
sans échec
pas de morale

et le grand timonier raconte
lutte
échec
nouvelle lutte
nouvel échec
nouvelle lutte encore
et cela
jusqu'à la victoire

et comme ma devise est celle de james de la vega
d'atteindre mes rêves
j'y mettrai tous les efforts nécessaires
et je ne les laisserai pas tomber.

pour comprendre l'atychiphobie
je lirai aussi ce livre.


samedi 4 janvier 2020

trotter



ces jours-ci
je suis plongée dans le stimulant livre
que reste-t-il de nos voyages
de marie-julie gagnon
à chaque page que je tourne
j'ai envie de sauter de mon lazyboy
et de faire ma valise
je me suis même dit hier
qu'après mon stage de cpa
à la fin de l'année
je vendrais tout
pour partir faire le tour du monde

parce que voilà
quand je lis les réflexions
de marie-julie
auxquelles répondent
une pléthore de voyageurs et voyageuses
ainsi que des psychologues et autres professionnels
je me rends compte
que partir
c'est beaucoup plus simple que je ne le crois
et que les effets de l'évasion et de l'aventure
sont bénéfiques sur la formation
de mon caractère et de ma personnalité

peux-tu croire
que je n'ai jamais voyagé toute seule
de ma vie
hormis la fois où je suis partie à percé
pour travailler tout un été à vendre des cerfs-volants
et la fois où j'ai amené
les ti-loups à walt disney
et qu'on a manqué l'avion
et peut-être aussi
toutes les fois où j'ai été quelques jours
dans une ville canadienne ou une autre
pour tenir un kiosque et donner des conférences

quand je lis toutes ces histoires de gars et de filles
qui ont vendu leurs biens
qui ont laissé des carrières
des études
des amours
pour aller voir à l'autre bout de la terre
s'ils n'y seraient pas
je me dis qu'il manque une patte à ma table
je me dis que je ne suis jamais sortie de ma zone de confort
et que je devrais le faire
ça me démange

et c'est pour ça
que ça me fait sauter de mon lazyboy
comme une urgence
comme lorsque je veux apprendre à nager
pédaler faire du pain
faire du surf et du skateboard
il s'agit pour moi
des essentielles compétences de vie

mais voilà
comme je ne renoncerai pas à mon couple
je ne peux pas partir l'an prochain
j'ai besoin d'être plus cartésienne
et ensemble
on va réaliser ça en étapes
pour bien profiter de nos acquis

je sais
je pense comme une adulte
et c'est très bien ainsi
ma' serait fière de moi

ce que le livre de mj vient de faire
c'est de planter l'idée du grand voyage
dans mon plan de vie
à réaliser dans une dizaine d'années
alors qu'on aura possiblement fini
de faire des paiements sur le palace
et alors que j'aurai peut-être accumulé
une minuscule rente dans la fonction publique
si je persiste à l'agence
tout en gardant mes clients
et en faisant ma maîtrise en fiscalité

pourquoi ne pas insérer dans mes occupations
un petit tour du monde
en amoureux libres de dettes
avant d'entamer ma carrière
de comptable fiscaliste
travailleuse autonome
à soixante-cinq ans

tout est possible

je trouve que c'est un projet extraordinaire et motivant
tout-à-fait réalisable
et qui n'empêche pas non plus
les nombreuses escapades et projets
qui continueront à ponctuer notre quotidien
dans les années vingt

si j'ai envie de partir à l'aventure
c'est surtout pour aller à la rencontre de moi
à travers les autres
pour tester ma capacité à m'adapter
et à survivre dans des environnements différents
car si je côtoie souvent mes limites
je le fais dans des domaines
où j'ai certaines compétences
en ne me mettant pas en danger

en retenant cela
et d'ici à ce que je parte faire le tour du monde
je peux également trouver d'autres voyages vers moi
en adoptant le regard du voyageur
sa curiosité son enthousiasme son ouverture
sa débrouillardise et ses errements

car en tout endroit
à chaque distance
et à tout instant
il y a pour quelqu'un
une nouvelle contrée à explorer
une nouvelle rencontre à faire.

la toune .

samedi 28 décembre 2019

moments


mo & maurizio's comedian
art basel miami 2019

j'ai offert le peuple rieur de serge bouchard
à tous les membres du clan lo
j'ai vu mon star wars annuel
mon fils a eu trente ans
j'ai presque léché la banane de maurizio catellan
au art basel de miami
avant que david datuna la mange une fois pour toutes
j'ai terminé une course de dix kilomètres
que je ne pensais même pas commencer
à cause des inconforts divers de mes pieds
j'ai laissé pousser mes cheveux blancs sans les teindre
j'ai cuisiné ma première soupe aigre-piquante
j'ai vu ma chumette iz qui est venue du mexique
j'ai gagné mes élections fédérales dans mon comté
j'ai vu coney island et les russes de brighton beach
j'ai logé chez n'orma
comme au cinéma
alors que j'en appréciais le décor
dans un magazine léché en prenant l'avion
j'ai été amoureuse de palerme dès le premier instant
je suis allée au stade uniprix
le onze septembre
comme je devais le faire en deux mil un
avant que les attentats à new york
nous haltent la vie
mais cette année
c'était pour y rédiger un examen de trois jours
dont les résultats seront connus
dans moins de dix jours
j'ai vu gauguin à 'tawa
j'ai été guide d'un soir
au musée de joliette
j'ai perdu mon chat brooklyn
qui est parti au paradis
j'ai escaladé le camel's hump au vermont
mais en arrêtant avant le vertige
j'ai vu nadal gagner contre fognini
j'ai vu l'orchestre métropolitain sur le mont-royal
j'ai vu ma chumette iz qui est venue de londres
j'ai lu le peuple rieur en souriant en riant en pleurant
en ayant le coeur chaud en étant profondément émue
j'ai arrêté de travailler pendant trois mois
pour étudier pour mon examen final de cpa
j'ai eu une note de quatre-vingt-quatorze
au cas national en équipe de filles
je suis allée boire du vin à niagara-on-the-lake
et j'ai pris un bateau pour voir les chutes là-bas
je suis devenue ménopausée
j'ai écrit léon avec du caramel pour son gâteau de fête
j'ai aussi couru un cinq sous la pluie
pour la fondation pour l'alphabétisation
j'ai parlé à la radio
j'ai eu ma permanence dans la fonction publique
sans vraiment avoir cherché à y travailler
c'était juste avant de me faire dorer à miami
pendant la relâche scolaire
j'ai vu les réserves du mac
j'ai vu de l'art avec jacquot et l'homme-chat

j'ai cuisiné du pain
et de la soupe

j'ai beaucoup vu les moldaves
et un peu mona et yann et meg
pas beaucoup les charlots
car j'ai nagé encore moins
que je n'ai couru cette année

j'ai mangé les ciabattas de rosalie
j'ai mangé les baguettes jambon beurre du toledo
j'ai mangé les sandwichs au prosciutto du caffè italia
j'ai mangé les glaces et granite
j'ai mangé les pâtes de luciano
j'ai mangé les pizza de la bottega
j'ai mangé le chinois au kam shing et au chili
j'ai bu des allongés et des allongés
j'ai bu du vin orange et encore du vin orange

j'ai travaillé
je suis allée au spa
j'ai appris l'italien
j'ai fait du yoga
j'ai fait des sudoku
j'ai lu des livres
j'ai écrit des mots
j'ai vu de l'art
beaucoup d'art

et j'ai un peu étudié

deux mil dix-neuf tire à sa fin
je suis toujours en vie
et vraiment très en forme
pour débuter la prochaine année

je vous souhaite à toutes et tous
une année vingt-vingt
totalement délirante et exaltante

je nous souhaite encore d'être ensemble
ici et ailleurs
ou ailleurs et ici
et pour longtemps

je vous aime
tchin tchin les babes! xxx

trame sonore du générique ici

samedi 21 décembre 2019

paradis



vanessa par peter lindbergh
2019

je suis allée au paradis

ce n'était pas dans ma couche nuptiale
ni au bord de la mer
ni dans la cave de chateau latour
ou encore
accoudée au bar de nelson chez joe beef

je suis allée au paradis
ce mercredi
entre huit heures quinze
et huit heures trente-cinq
au coin de st-urbain
et st-zotique

d'habitude je prends le métro
pour me déplacer rapidement
quand j'en ai le temps et le besoin
il m'arrive de courir
quand il fait vraiment beau et lent
je marche
des fois je pédale aussi
mais ce que j'aime le plus
c'est prendre l'autobus
la cinquante-cinq
qui est une fille
c'est celle qui file sur la main en montant
et qui descend par sa jumelle
sur st-urbain
cette rue qui ne donne pas à voir
quelque architecture notable
mais qui me donne tant de souvenirs
de ma belle vie montréalaise

je quitte donc le caffè san gennaro
mercredi matin
et marche sur st-zotique
vers la rue st-laurent
pour aller prendre le bus
en chemin
j'en manque un qui me passe sous le nez
mais je ne cours pas

il neige doucement ce matin-là
j'arrive la première à l'abribus
avec l'assurance que le prochain bus
ne devrait pas tarder
arrive une autre personne
puis une troisième
les minutes s'écoulent sans que le bus arrive
je sors de l'abribus
et me poste sur le bord du trottoir
avec le regard pointant le nord
je tente de regarder le plus loin possible
et mon horizon est obstrué par un bâtiment
que je soupçonne être sur jean-talon
pas de cinquante-cinq à l'horizon
alors que de l'autre côté
du parc de la petite-italie
un ou deux autres bus
ont déjà remonté la main

les voitures passent à côté de moi
lentement à cause du feu de circulation
et en sens unique
il n'y a presque pas de bruit
la neige qui tombe absorbe le son
les flocons sont gros mais peu nombreux
on avait pris la peine de les regarder
l'homme-chat et moi
en attendant la lumière pour aller au caffè
ils étaient vraiment beaux
gros comme des morceaux d'ouate
et légers comme le duvet d'eider

je vois en gris et blanc
avec les flocons qui dansent
les voitures qui sillonnent
les piétons qui passent
les images deviennent abstraites
c'est un film sans histoire
ce n'est qu'une trame
aucun autobus
aucun tracas
la vie est belle
le temps est doux

je ne savais pas alors
combien de temps était en train de s'écouler
mais je savais qu'il passait
et que j'aurais voulu être là comme ça
toute la journée
à regarder ce mouvement répétitif
comme une berceuse pour les yeux
effaçant toute pensée
un repos de l'âme

j'étais au paradis
j'étais imperturbable
rien ne pouvait m'atteindre
je buzzais littéralement
et sans stupéfiant

quand ces moments magiques arrivent
vous les reconnaissez
et vous trainez dedans
sans aucune complaisance
ils sont juste là
comme une merveilleuse parenthèse
offerte par la vie
et vous en savourez chaque seconde

ce n'est pas simple d'aller au paradis
il faut un contexte absolument parfait
ce qui est plutôt rare
dans nos vissicitudes modernes

de tout ce qui aurait pu m'irriter ce matin-là
rien n'est arrivé
ma tuque ne me piquait pas
je n'avais pas froid
je n'avais pas chaud
mes vêtements n'étaient pas trop serrés
mes vêtements n'étaient pas trop lourds
la neige ne me mouillait pas
il ne me ventait pas dans le visage
je n'étais pas transie
les voitures ne m'éclaboussaient pas
il n'y avait pas de fumée de cigarette
je ne me souciais pas d'une possible réprimande
ou de la perte d'un mandat
à cause d'un potentiel retard au travail
ma sacoche et mon sac
ne tombaient pas de mon épaule
je n'avais pas mal aux jambes
ni au dos
ni aux épaules
ni aux pieds
rien ne me chatouillait les yeux
je n'avais pas les lèvres sèches
je n'avais pas le souffle court
je n'avais pas mal au ventre
ni la ceinture embourbée
personne ne criait aux alentours
il n'y avait pas de voix stridentes
pas de klaxons
ou de sirène
aucun blessé
pas de morts
je ne pensais à rien
aucune tâche ne me traversait l'esprit
ni aucune tache
mon nez ne coulait pas
je n'avais pas les doigts collants
ni connaissance que quelqu'un vidait mon compte en banque

ce matin-là
entre huit heures quinze
et huit heures trente-cinq
tout était parfait

j'étais au paradis.

la photo de vanessa
c'est pour le plaisir.


samedi 14 décembre 2019

brute



cette semaine j'ai dit à l'homme-chat
que je menais un petit combat interne
parce que ma ménopause
me créait des changements tels que
le manque d'énergie
la capacité amoindrie à supporter l'alcool
la baisse d'appétit sexuel
certains malaises aléatoires
et que je n'avais pas envie
de compenser la baisse naturelle d'oestrogène
par la prise d'hormones
pour être plus performante et désirable
que ce que la nature me donne à être à ce jour

bien sûr mon âge et mon niveau d'oestrogène
ne sont pas les seuls facteurs
déterminant mon retrait
du marché de la reproduction
et la prise d'hormones
n'est pas l'unique panacée
pour rehausser mon niveau d'énergie
mais ce contexte isolant
concorde avec ce stade de ma vie

j'ai la chance qu'il m'ait répondu
qu'il n'avait aucun problème avec ça
qu'il n'avait jamais exigé la perfection
et que si j'avais un complexe
ce n'était que dans ma tête

okay oui
c'est un homme parfait direz-vous
et il a probablement raison
que j'entretiens moultes craintes quant
à mon pouvoir d'attraction et de rétention
mais je ne me leurre pas
je n'inviterai pas le laisser-aller
sur le dos de la ménopause
je suis quand même fière
et vaniteuse de nature

et lucide

mais

je deviens brute et je l'assume

brute comme à l'état naturel

ainsi depuis le trois novembre
je porte fièrement ma repousse capillaire
comme une couronne de diamants
que je voudrais aussi envoûtante
que celle d'isabelle marazzani
qui la porte comme une sophia loren
à l'envers de marie laberge
qui porte sa mèche noire sur le blanc
en texture de barbe-à-papa

brute comme dans j'ai froid l'hiver
et chaud l'été
j'ai donc été crispée figée
dans le froid précoce québecois
d'octobre deux mil dix-neuf
et il m'a fallu faire des kilomètres en avion
pour aller me réchauffer à miami
pendant six jours

en revenant mardi j'ai glacé à nouveau
au point où je n'ai pu me lever
pour aller travailler mercredi matin
mon corps en était fatigué
j'ai donc callé malade

brute comme dans je ne verrai pas
des gens que je n'ai pas envie de voir
même si c'est la saison des fêtes
et qu'il faille être généreux
non merci
je ne fais pas la charité
et tant pis pour ceux
qui n'ont pas d'amis pour le temps des fêtes
c'est très mauvais signe à leur âge
ils n'ont qu'à s'offrir un peu d'introspection
car cela presse sur un moyen temps

brute comme dans je refuse les cadeaux
même s'ils viennent du fond du coeur
il n'y a rien qui vient du fond du coeur
il n'y a que maladresse et insécurité
car non on ne compense pas une présence indésirable
par un cadeau d'hôtesse
je n'accepte plus rien d'autre
que ce qui se consomme sans encombrement
boisson et bouffe
ciao bye le reste les objets cheapette
en guise de petit quelque chose
de dernière minute
exit les sacs et les papiers cadeaux

brute comme dans
je me couche tôt si ça me tente
je n'essaye plus de me lever le matin
ni pour aller nager
ni pour aller courir à cinq heures quarante-cinq
comme je le faisais gaiement
en deux mil treize
été comme hiver
je dors ce qu'il me faut
et je mesure les distances à parcourir
entre une station de métro et ma destination
ou entre celle-ci et la maison
dans le noir les soirs d'hiver
pour choisir les activités sportives
sociales et culturelles
qui m'occuperont après le travail

l'énergie reviendra
quand j'aurai besoin d'elle
je connais les pistes
qu'il me faudra emprunter
et le bienfait que cela me fera
je ferai les efforts qu'il faudra
quand mon corps le voudra

quand j'étais petite
ma' disait souvent à l'un ou à l'autre
qu'il ne fallait pas jouer aux 英 雄
cela se prononce yīngxióng
googlez-le
je n'ai jamais entendu ma'
le dire autrement qu'en chinois
et ça le dit tellement mieux dans la langue de ma'

il ne faut pas prétendre être des héros
superman
wonderwoman
ou le joker

donc je suis brute de même
proche de ma nature
ne tentant pas de me rajeunir
heureuse de mûrir
et d'avoir de l'ascendant
sur tout ce qui pousse à mes pieds

sans être rêche
je demeure une soie gentille
et une femme civilisée

mais j'ai besoin de cet espace
pour une période indéfinie
pour être avec moi-même
malgré tous les problèmes du monde
pour hiberner
et renaître un autre tantôt

car s'il y a plus de cinquante ans
fabergé a exorté les hommes
à être brut trente-trois
je peux bien aujourd'hui
m'octroyer la digne prérogative
d'être brute à cinquante deux.


samedi 7 décembre 2019

art thérapie



lesende (lectrice)
peinture à l'huile
gerard richter, 1994

à défaut de produire de l'art
j'en fréquente autant que possible

j'aime me planter devant un richter
parce que ça me fait vibrer
ma cage thoracique enfle
mon corps se remplit de frissons
et de larmes

cette semaine
on assiste à une énorme foire commerciale de l'art
à miami
c'est en fait la semaine de l'art
donc il y a plus d'une dizaine de foires
en même temps
autant que d'événements dans les musées
et les fondations d'art privées
partout en ville
c'est un pélerinage vers la mecque
de l'art contemporain mondial

c'est commercial bien sûr
les galeries font vitrine
mettent en avant leurs gros canons
auprès des collectionneurs les plus riches du monde
et de leurs commissaires privés

nous n'y sommes pas pour acheter
mais pour nous imprégner de la beauté
du discours des plus grands du monde vivant

si on oublie le volet de la productrice d'art en moi
qui s'est couchée pour hiverner
depuis ma tendre vingtaine
c'est essentiellement auprès de l'homme-chat
et notre ami jacquot
dit le cournoyer
que j'ai développé l'intérêt
pour ce qui se produit
sur la scène internationale actuelle
c'est marie-ève qui m'a donné le goût de collectionner
en m'affranchissant de ma crainte
de collectionner n'importe quoi
sans ligne directrice
juste avec le coeur
et un peu avec la tête

comme pour le vin
le goût en art se développe et évolue
je reconnais ce qui est beau
il y a de l'esthétique assez universelle
mais au-delà de la plastique commerciale
il y a la beauté profonde
celle qui émeut pour longtemps
et qui prend un peu plus de temps à apprécier
elle se retrouve dans les rothko
les kiefer les peter doig et les bacon

je n'ai pas encore le talent
pour dénicher les forces émergentes
au festival nada de ce jeudi
je ne trouvais rien de beau ni abouti
et pourtant il y avait sûrement là
beaucoup de talents qui cartonneront
dans dix ou quinze ans
oui c'est long pour un artiste
avant d'être collectionné
il y a un long processus d'apprentissage
un cheminement artistique où se développent
le discours et le style
et puis un jour bam
le x arrive
et l'artiste peut produire des séries d'oeuvres
avec la même recette pendant un temps
mais doit continuer à évoluer pour durer
et des fois
l'artiste ne trouve jamais le x
et le plus souvent
l'artiste abandonne

chez les artistes
visuels littéraires performers
musicaux et autres
comme pour tout le monde
le temps c'est de l'argent
celui nécessaire pour survivre
et si on est chanceux
de pouvoir côtoyer de l'art toute notre vie
c'est bien grâce aux artistes
qui triment dur toute la leur pour en produire
car c'est leur rôle dans cette vie
c'est leur mission

j'aime férocement l'art
autant l'art conceptuel
comme la banane et le duct tape
de maurizio catellan
présentée au art basel cette semaine
se vendant à cent vingt mille dollars
une fois deux fois puis trois fois
à des collectionneurs
qui payent pour une oeuvre éphémère
et qui chaque fois remet en question
ce qu'est vraiment l'art
comme marcel duchamp l'a fait avec sa fontaine
il y a plus d'un siècle déjà

que l'art plus traditionnel
comme la peinture qui reste mon dada
c'est le médium qui me rejoint le plus
je suis pâmée devant la virtuosité technique
de john currin ou michaël borremans
de gerard richter et salvador dali
de matisse et picasso
et de lucian freud

je ne sais pas ce que l'art me fait
c'est un peu comme un bon roman je pense
il me fait voyager
à l'intérieur de moi
dans des zones que je ne connais pas

je ne dépense pas des fortunes
pour acheter de l'art contemporain
mais j'aime l'idée qu'il y ait un marché de l'art
que les gens l'aiment et en achètent
cela fait vivre des artistes
même s'ils sont peu d'élus
et pour les gens ordinaires comme moi
cela permet de fréquenter l'art
à très bas prix
tout au long de ma vie
dans les musées
dans les galeries
par l'art public dans les hôpitaux les parcs
et les grandes avenues

si je ne peux pas encore créer par l'art
qui serait selon moi ma meilleure thérapie
en côtoyer souvent est la deuxième meilleure solution
pour absorber par la contemplation
la réflexion
la compréhension
et les émotions
que crée la condition humaine.

on a vu du riopelle à miami
ça m'a rassurée quant à sa portée internationale
une nouvelle monographie est disponible gratuitement
à télécharger ici.


samedi 30 novembre 2019

bed-in



j'ai adoré la chronique alitée
de joblo hier matin
j'espère qu'elle s'est bien rétablie
de sa mauvaise grippe

je me rappelais justement récemment
tout en parlant avec l'homme-chat
que depuis que j'avais quitté l'emploi à temps plein
à la banque en septembre deux mil seize
je n'avais pas passé une seule matinée
à me vautrer dans le lit
et que je m'étais levée au quotidien
même si aucun rendez-vous ne m'attendait
en faisant le lit
en allant courir
en déjeunant
en lisant le devoir
en faisant le pain
en buvant le café
en m'assoyant pour travailler
et puis recommencer

il y a bien eu un ou deux matins
à chaque mois de mars
où la fièvre m'a tenue alitée
je suis souvent grippée à ce moment de l'année
et clouée dans les draps
pendant douze heures d'affilée
mais là n'est pas la paresse que j'attends
là est la fièvre
et à l'article de la mort
avec le front et les tempes chaudes
rien ne vaut mieux que dormir
ah si
comme joblo le dit
il y a bien une trève de sommeil
pour un bouillon de poulet
qui réchauffe à tout coup
ou alors un bain bouillant qui donne la nausée
avant de replonger sous les draps
mais sinon
je n'ai jamais pris ce temps
à rêvasser sans me lever
dûment contemplative

ça ne m'est pas arrivé
en fait
depuis trente ans
après être devenue
une adulte responsable

j'aimerais pouvoir
rester au pieu
un jour par mois
à ne penser à rien en particulier
à rêvasser
à manger des chips ou du popcorn
à éplucher le journal
qu'il fasse soleil dans les voiles
et que la lumière change
que je m'endorme sans m'en rendre compte
que je me réveille à nouveau

je me dis souvent que si je tombais malade
incurablement
je pourrais enfin respirer
et entamer ce que j'ai envie de faire
m'occuper à la grande écriture

c'est fou de vivre ainsi
en attendant un ultimatum
pour enfin laisser tomber
le strict occupationnel
et me concentrer sur l'essentiel

et pourquoi ne pas vivre tout de suite
comme si demain était la fin
je passe mes jours à m'acharner
à me rendre plus invincible plus endurcie
plus forte pour survivre
comme si j'allais devenir la dernière guerrière sur terre
c'est une question de durée pour moi
l'instinct du rat dans un rat race
ou de la coquerelle
trop angoissée à manquer de vivres
pour demain et après-demain
je m'occupe à pouvoir vivre dans le futur
et le jour même pourtant
je n'y suis pas

je ne suis pas ici
dans mon lit comme métaphore
je ne suis pas ici
avec toute ma fragilité
pour errer et me laisser divaguer
je ne suis pas ici
pour accueillir la beauté la folie
le désespoir le noir la nuit
je ne suis pas ici
à être belle comme la fleur

et quand je mourrai
je me serai construit une grande vie
une grande vie toute vide
faite de blocs de lego

avec quelques diplômes
et un palace
et beaucoup
beaucoup
beaucoup de temps à tisser ma toile
sans jamais contempler
la couleur de la rosée.

lisez la chronique alitée de joblo ici.

samedi 23 novembre 2019

deuxième souffle



je ne suis pas morte
en traversant la rue

malgré mes trente-deux ans
passés en ville
à jaywalker les plus grandes avenues
et boulevards de montréal
avec un relent de rébellion juvénile
qui ne se tarit pas
et qui n'a pas trouvé la voix
dans la créativité trop tôt abandonnée
mais plutôt dans ce geste futile
mais non moins dangereux

je ne suis pas morte non plus
mercredi soir
en me faisant fendre le crâne
par une tôle de cinquante livres
jetée à bout de bras
par un employé de couverture rené perron
du toit d'un duplex sur st-vallier
directement sur le trottoir non balisé
dans la noirceur de l'heure de pointe
sans crier gare

je ne l'ai pas engueulé
parce que son collègue en bas
lui a dit
attends
et m'a fait passer
et aussi parce que c'était cette compagnie
qui venait de refaire le toit du palace
deux semaines plus tôt
au coût de vingt-quatre mille piastres
et que je faisais de l'aveuglement volontaire
quant à leur possible incompétence

je ne suis pas plus morte
frappée par le wagon de tête du métro
malgré les nombreuses années
à me tenir sur le bord de la ligne jaune du quai
à l'heure de pointe avec de nombreux concitoyens

je ne suis pas encore morte électrocutée
malgré toutes les fois où j'ai rebranché
le néon de la cuisine
en faisant la vaisselle
ou que j'ai tâté dans le noir avec mes doigts
les trous de la prise de courant de la chambre
pour savoir si la branche du ground
était en haut ou en bas

je ne suis donc pas morte par accident
la vie m'ordonnant de vivre encore
et je ne suis pas encore malade
malgré mes hypochondries sporadiques
et ma tendance à l'auto-diagnostic virtuel
ainsi je mourrai probablement de vieillesse
comme le promet
l'âge vénérable de ha' ma' plus que centenaire
et la vivacité légendaire de ma propre ma'

en même temps
tant de choses me font peur de vieillir
je crains de sûrir et pourrir
plutôt que de m'affiner et d'embellir

je suis déjà irritée par les gens qui parlent
ceux qui ne cessent de crier entre eux
ou au téléphone
dans tous les transports en commun du monde
ceux qui parlent plus que la moyenne
quand on soupe au restaurant
ceux qui prennent toujours la parole
pour résumer les mots des autres
dans des meetings au travail
djieu que je me retiens à quatre mains
pour ne pas les bâillonner définitivement

je suis tannée de ceux qui écrivent incessamment
pour se plaindre de tout et de rien
et pour s'indigner
comme s'ils y avaient droit
par quelque procuration qui soit

je suis déjà intolérante
en plus d'être sauvage

j'ai envie de m'acheter une terre
et rénover une grande maison
puis me partir un jardin maraîcher
comme jean-martin fortier
et de vivre en gang de 'tits vieux actifs
à l'auberge espagnole
mais je n'aime ni les vers de terre
ni les gens
et encore moins les 'tits vieux
ça sera insupportable

j'ai commencé une petite série d'entraînements
avec une coach de mouvement spinal
et je l'ai vue lundi soir tard
après son cours de groupe
j'ai croisé en arrivant ceux qui descendaient les marches
des quinquagénaires tous gris
pas du tout comme geneviève ni kathleen
qui sont mes exemples de vitalité rayonnante
non
ils étaient tous gris des cheveux
de la coiffure plate
du linge ignoble
du teint mort
de la dégaine molle
comme des gens qui avaient abandonné l'idée
qu'ils pouvaient aussi se mettre beaux
être sexy et pimpés pour la vie

je mène une très bonne vie
et je suis magnifiquement accompagnée
par l'homme-chat
par le clan lo
par les amis
par les charlots
mais djieu sait comme le temps peut être long
si je perds mon souffle et mon inspiration
si je ne gère pas comme il faut mes énergies
si je ne trouve pas un moyen pérenne de les renouveler
si je cesse d'être curieuse par épuisement
si l'entrain s'éteint
si j'arrête de respirer
si je ne mets plus les efforts pour vivre.

mes inspirations féminines fictives
sont la générale leia organa
et la guerrière yu shu lien
y a pas à dire j'ai du pain sur la planche
mes inspirations féminines vivantes
sont nombreuses et bienheureuses.

samedi 16 novembre 2019

vanité



ma crinière n'est pas que parure
elle fait partie intégrante de mon identité
elle est outil de séduction
comme pour aphrodite et ariane
et symbole de force
comme pour samson

j'ai teint mes cheveux au henné
au début de la trentaine
dans la cuisine sur saint-joseph
en mélangeant à l'eau cette poudre
à l'odeur d'humus de thé et de cannelle
pour l'appliquer comme un masque
sur mes cheveux longs et jamais peignés
j'avais alors de jolis reflets roux
dans ma toison de brunette

puis dès que j'ai eu des petits cheveux blancs
je me suis mis à choisir des boîtes
dans les rayons du jean coutu
en magasinant les couleurs
sur des petites boucles de cheveux synthétiques
passant du brun roux au noir de jais

j'appliquais ces magiques pâtes blanches
qui devenaient foncées une fois mélangées
du bout de mes doigts gantés
en calculant mes temps de coloration
à l'aide de la minuterie de la cuisinière
j'étais minutieuse comme la chimiste
mais bien en herbe car inévitablement chaque fois
je salissais un morceau de papier peint
de carrelage
de serviette ou de chandail

dans la quarantaine
forte de meilleurs moyens financiers
je me suis présentée pour la première fois
dans un salon de coiffure
et je n'en suis plus jamais ressortie
j'ai tout aimé de l'équipe de catherine
au salon influence du métro beaubien
du piaillement de filles qui ne vivent que de parure et de mode
aux massages revigorants
aux petits soins des verres d'eau de jus et de café
des conversations qu'elles savent avoir avec chacun
des shampoings doux et moins doux
et de la fantastique expertise en matière capillaire
j'aimais y passer une à deux heures par mois
et j'en ressortais toujours heureuse
avec les plus beaux cheveux du monde
brillants comme la toison d'une jeune femme
et avec l'estime gonflée à bloc

aux trois semaines
me scrutant dans le miroir
j'apercevais un matin
l'horrible repousse de sept millimètres
qui n'existait pas la veille
et qui soudainement
me donnait une couronne blanche
tout autour du visage

cette repousse avait exactement cet effet-là
sur moi
repoussant

j'ai haï les cheveux blancs de manière viscérale
une tête blanche me faisant penser à ma'
à qui je ne voulais pas encore ressembler
et une repousse me faisait penser
aux racines disgracieuses des cheveux teints
et des ongles vernis dont on n'a pas pris soin

ce trois novembre
en voyant ma repousse blanche apparue dans la nuit
qui était d'une heure plus longue que les nuits précédentes
je n'ai pas eu l'accablante panique menstruelle
qui me faisait calculer mentalement
la date de mon prochain rendez-vous avec catherine

ce trois novembre
je n'ai pas capitulé
j'ai été heureuse
le temps avait fait son travail
toutes ces années à me battre contre la blancheur
à me penser plus belle en noiraude
à me sentir bien dans ma peau
m'ont permis de grandir encore
ont enfin fait de moi une grande fille
qui n'a plus l'excuse de reporter après l'entrevue
de reporter après l'université
de reporter après la fête de l'homme-chat
de reporter après le voyage
le laisser-aller vers la douceur
toutes ces années à me tenir du côté noir de la force
m'ont finalement attendrie

j'ai dit oui
et depuis
je ne veux rien d'autre que mes cheveux blancs
je tire dessus afin qu'ils poussent plus vite

j'aurai l'air un peu sloppy
dans les prochaines semaines et dans les prochains mois
mais vous me trouverez quand même belle
si je deviens impatiente à force de grisonner
plutôt que de blanchir
j'irai voir catherine
qui me fera un blanchiment graduel

un jour je serai aussi blanche
qu'alexandra grant
et en plus mon chum est plus jeune que le sien
bref j'aurai encore les outils de séduction et de force
qui m'assureront une vie excitante
pour les cinquante prochaines années.

vanité
représentation allégorique
de la mort
du passage du temps
de la vacuité.