samedi 19 septembre 2020

branchée


connexions dans le cortex et le thalamus d'une souris
par l'artiste bénédicte rossi


j'ai plongé dans le bain hier
en me disant que j'y trouverais l'idée
pour écrire le texte de ce matin
finalement j'ai embarqué dans le sudoku
du devoir du jour

incidemment
je me rappellerai toujours du premier sudoku
que j'ai tenté de résoudre
également lovée au creux du bain
et de la difficulté que j'en ai éprouvée

je procédais par élimination
en écrivant dans chaque case
tous les chiffres potentiels pouvant s'y loger
et en rayant chacun d'eux ensuite
au fur-et-à-mesure qu'ils trouvaient leur place
dans une colonne ou un carré
qui était loin d'être magique

depuis
j'ai raffiné ma technique 
et n'ayant plus le temps matinalement
de résoudre mon sudoku quotidien
avant d'aller travailler à l'agence
j'amenais la page du journal qui en était imprimée
pour régler son cas le midi
en mangeant ma salade de kale
et en ne rejoignant jamais mes collègues
à la cafétéria
car cela m'aurait empêchée
de satisfaire cette manie

je résous un sudoku
et pratique une leçon d'italien chaque jour
depuis les dernières années
pour réchauffer mon cerveau
aux exercices mentaux plus périlleux
de la journée

au début c'était pour pouvoir traverser
le champ miné des études en comptabilité
et il faut croire que ça m'a aidée
maintenant c'est pour le garder alerte
des fois ça m'est tellement difficile
que j'épuise mes réserves d'intelligence
et je ne suis plus bonne à rien par la suite
d'autres fois mon esprit ne réfléchit même pas
en résolvant le problème
il a appris le fonctionnement
mes yeux voient sans regarder
le cerveau dit à la main quoi écrire
ça va super vite

c'est comme mes leçons d'italien sur duolingo
que je pratique depuis deux mil seize
d'abord dans le but de pouvoir me débrouiller
lors de mon premier voyage en italie
puis maintenant pour le simple plaisir de parler
je me souviens à l'époque de mes premières leçons
d'avoir dû répéter plusieurs fois
les phrases à prononcer
dans le micro de mon téléphone
alors que celui-ci me donnait des messages
de fausses réponses
parce que je n'y parvenais pas
je faisais ces leçons dans la salle des casiers
du pavillon g de l'uqam pendant la pause
de mon cours en comptabilité financière intermédiaire
et aujourd'hui accroupie dans ma cuisine
je m'enfile les leçons experts sans aucune erreur
et je possède ma syntaxe et mon subjonctif

par ailleurs
après quatre ans d'études en comptabilité
je ne sais pas encore comment j'ai pu
me taper une note d'à peine plus de cinquante pourcents
à un examen intra
et penser tout échouer
à une matière que je considère aujourd'hui
ridiculement facile

comme quoi par petites bouchées
on arrive réellement à apprendre des choses
et plus on apprend
plus c'est facile d'apprendre

j'ai fait des cours en ligne au début de la pandémie
j'ai appris sur l'histoire de l'art occidental
et dans mon cours sur l'art abstrait américain d'après-guerre
j'ai aussi appris des techniques d'atelier
je ne savais pas que j'allais appliquer quelques techniques
à mon propre travail de création personnel
à la fin de l'été
et pourtant c'était enregistré
je m'en suis souvenue
et j'ai fait
j'ai mis en oeuvre
ce que mes yeux ont vu et mes oreilles entendu
mais surtout ce que mon cerveau a retenu

en voiture le week-end de la fête du travail
j'ai lu mes trois premiers cours
dans mon manuel de fiscalité
il y avait des notions connues et d'autres inconnues
j'ai depuis participé en ligne aux deux premiers cours
puis lorsque vint le temps de faire les premiers exercices
j'étais totalement confuse
je ne savais pas du tout comment mettre en pratique
ce que je pensais savoir
ce que je n'avais lu qu'une fois
alors je me suis dit
il faut faire les exercices
il faut faire et refaire pour apprendre
c'est ainsi que s'encrent les apprentissages dans la mémoire

dans le bain hier après-midi
après le sudoku et le mot croisé
je me suis mise à feuilleter
le national geographic
pour apprendre encore d'autres choses
en dilettante bien entendu
en mode loisir dira-t-on

puis
j'ai totalement oublié
de penser à mon texte d'aujourd'hui

mais mon cerveau avait déjà bien travaillé
et il pouvait se reposer
pour tout enregistrer.


   je vous joins ici un lien
vers un texte court et utile
sur les connexions synaptiques et l'apprentissage.


samedi 12 septembre 2020

plus


tout a été dit et écrit
sur la simplicité volontaire
et je déteste ce mot
simplicité
ça fait nunuche
attardé mental
ça fait simple

car il n'y a rien de simple
à décomplexifier notre vie
à consommer moins en termes matériels
mais aussi en termes mental spirituel professionnel

bref à vouloir moins pour soi
mais également à exiger moins de soi
à se contenter
à se satisfaire
de ce qu'on a
mais surtout de ce qu'on est

j'ai connu trois minutes de béatitude
dans le char
au retour de sainte-flavie en gaspésie
ce lundi

j'y reviendrai

je parle de décomplexifier et de me contenter
alors que j'ai débuté jeudi
mon cinquième diplôme universitaire
je pliais du linge vendredi matin
en me maudissant de m'être levée
encore une fois en retard
et n'avoir pu aller nager aux aurores avec les charlots
je ne me trouvais bonne à rien
juste à  manger des chips et à engraisser
puis je me suis souvenue
que j'étais en train de commencer
ce magnifique cinquième diplôme universitaire
et ça m'a rendue fière

au retour de sainte-flavie donc ce lundi
j'étais sereine pendant quelques instants
parce que je me suis dit
que c'était donc plus simple de garder ça simple
de ne pas m'obliger à réaliser de gros projets
de savoir ce qui est hors de notre portée
ou qui prend trop de temps et d'énergie à atteindre
au point de nous énerver pour rien
au point de ne vivre que le présent
pour construire le futur
comme acheter une auberge
un vignoble un chalet une terre

et que si on se contentait de notre vie actuelle
ce serait beaucoup moins énervant
tant sur le plan financier
que pour éviter l'angoisse de ne jamais parvenir au but

quand j'ai récemment entamé avec une peur bleue
l'analyse de mes dépenses depuis le début de l'année
et me suis rendue compte
que je ne gagnais beaucoup moins de sous
que j'en dépensais
j'ai fait une déprime pendant deux jours
j'ai cinquante-trois ans
je suis une financière et bientôt une comptable
je suis une spécialiste des chiffres
pourquoi ai-je trimé si dur dans la vie
pour en arriver là
à manquer de sous
pour vivre sans compter

je sais aussi que pour bien vivre
il faut soit gagner plus de sous
ou en dépenser moins
je connais le coût humain que cela me prend
pour générer mes anciennes payes
deux fois plus élevées que l'actuelle
et je n'ai plus envie de redépenser cette énergie
à gagner plus de sous à dépenser

la solution est donc de réduire
ça a mis un terme très rapidement
à la possibilité de nous acheter un chalet

quand on enlève un gros projet
on décomplexifie la vie
qu'il s'agisse d'une propriété ou tout autre bien matériel
qu'il s'agisse d'une oeuvre à réaliser
ou un pécule à accumuler pour la retraite
une position à atteindre sur un tableau d'honneur
on sous-estime souvent l'énergie que tout cela prend
en ressources matérielles en temps en espace mental
et quand on y pense
si cela nous énerve
si cela nous empêche de vivre et de respirer
plus que cela nous procure de plaisir en le faisant
ce n'est pas pour nous
il faut nous en délester
ce n'est pas de l'abandon
on ne perd rien qu'on n'a pas encore

donc
loin de moi l'idée de ne pas avoir des projets et des rêves
ou d'atteindre une indépendance financière
j'avance quand même en me fixant des objectifs
mais c'est donc apaisant d'en enlever
quelques couches des fois
surtout si j'ai déjà amplement l'essentiel
c'est beaucoup plus léger

ça donne des trois minutes de sérénité
dont j'ai bien besoin

et puis revenons à mon besoin
de toujours faire plus
devenir plus connaissante
apprendre à faire plus de choses
continuer les sports pour rester en forme
cuisiner plus et mieux

c'est bien louable tout cela
et plus stimulant que de me décrotter les narines
en regardant bêtement passer la vie

mais c'est aussi consommer trop
c'est trop d'énergie à vouloir
à me battre
à contrer des obstacles
à dormir moins
à surmonter la douleur
à être vaillante
pour finalement être déçue

à cinquante-trois ans
quand je continue à avancer à ce rythme
qu'est-ce que j'essaye de prouver
et à qui donc

j'ai peur de m'asseoir sur mes réalisations
et de n'avoir plus qu'un passé
j'ai peur qu'on me juge parce que je vieillis
j'ai peur de dire oui moi dans le temps
j'ai couru des demi marathons
j'ai nagé à six heures du matin
j'ai fait ceci
et même une fois j'ai fait cela
j'aime l'action
j'aime entretenir mon corps et mon esprit
garder leur plasticité

il faut que je m'apaise
que je comprenne qui je suis
que j'écoute mon rythme
que je le respecte
pour que mon corps et mon cerveau
me donnent encore ce qu'il faut
pour enrichir mon âme

ce lundi en revenant de sainte-flavie
j'ai décidé que ce qu'on n'avait pas fait dimanche
soit changer les draps du lit
et laver la machine à café
ne serait pas fait lundi soir en arrivant au palace
mais le dimanche suivant
j'avais un projet de moins
et du temps de plus

et ça a fait du bien
de me donner ce droit
d'être heureuse malgré tout
d'être heureuse point
pour un petit rien
de moins

avoir moins
faire moins
et être plus.

samedi 5 septembre 2020

barbots

 

tout comme le blogueur du dimanche
s'attelle à la rédaction d'un premier roman
qu'il finira invariablement par publier
à compte d'auteur
je fais face à la peinture
avec le complexe de l'imposteur
avec comme seul bagage
mes courtes années de cégep
et de première année universitaire
en arts plastiques
datant de mil neuf cent quatre-vingt-sept

jacquot m'avait dit
qu'avec tout l'art que j'ai vu et consommé depuis
je saurais quoi faire
devant un chevalet

que nenni
non c'est non
j'ai une incapacité totale 
à traduire ce que je vois
en aplat de couleurs

je ne sais pas quoi faire
je n'ai aucune idée de comment cela fonctionne

point

pour chaque oeuvre réalisée
il y a du travail et des techniques appliquées
et ce n'est pas pour rien qu'on les enseigne

prétentieux soit-il
le premier venu
qui s'improvise créateur
et qui ose publier le fruit de ses essais
comme autant d'oeuvres d'art

non babe

tous ces essais
on appelle cela des études

combien d'esquisses 
ont exécuté picasso freud
bacon ou hockney
avant de commettre sur toile

des centaines sinon des milliers

espérer réussir du premier coup
serait de ne compter
que sur la chance du débutant
quelqu'un peut naître avec du talent
nul ne naît avec le savoir-faire
cent fois sur le métier
tu remettras ton ouvrage
un premier jet n'a de valeur
que celui de l'apprentissage

si l'art peut naître du talent
il n'est créé qu'avec le labeur
alors que le génie créateur donne l'inspiration
et insuffle l'énergie du travail
seul l'acte de faire et de refaire
polit l'oeuvre pour en révéler l'essence

rien n'est beau à l'état brut
ni même les gribouillis des enfants
et s'ils nous émeuvent
ce n'est certes pas par leur beauté
mais par leur perspective décalée
et leur maladresse

ce qui est beau
à écouter à lire à regarder
ce qui est bon à boire et à manger
l'est parce qu'il répond
à l'ordre de la nature
la mathématique de la beauté
le sens esthétique
il parle à nos schèmes
à nos conventions et sensibilités
cultivées par notre expérience
notre éducation notre milieu nos attentes
notre langue nos idéaux nos rêves
et c'est pour cela que nos goûts
évoluent avec le temps

et si tous n'aiment pas les mêmes choses
l'art n'en est pas pour autant n'importe quoi

ce qui est beau bon et digne d'attention
a été étudié retranché effacé détruit
recommencé décomposé jeté restructuré
éliminé brûlé déchiré repensé relu
édité disproportionné disséqué orchestré
révisé traduit recherché reculé goûté
revu développé réduit refermé fermenté
distillé

sans le travail d'édition
sans l'humilité du recul
de l'analyse du rejet et du recommencement
il n'y a que la pollution sonore
l'encre gaspillée
les gribouillis
les oeufs brouillés
la frime

il n'y a même pas le cri primal
sinon une simulation manquée

tout le monde peut faire n'importe quoi
on a tous écrit joué de la flûte à bec
dessiné et fait des biscuits à l'école primaire
la marche est haute entre cela et l'art

mais il ne faut pas réprimer
ses impulsions de création
tout geste d'expression est libérateur
et créer quelque chose est tellement valorisant
mais il faut appeler les choses par leur nom
ce n'est pas de l'art

pour bien faire les choses
il faut les apprendre
il faut essayer
les faire et les refaire
il faut travailler sans relâche
il faut les évaluer et les critiquer
et pour cela il faut s'y mettre
plonger
commencer
humblement
avec le solfège le cahier canada
le crayon à mine et le couteau à beurre

si un premier jet n'a pas valeur d'art
il a au moins le mérite
de nous remettre à notre nano place
dans le grand univers de la création

et en travaillant pour que le geste devienne ravissant
il est au moins d'ici là
un tantinet attendrissant.

samedi 29 août 2020

vivre montréal


ruelle vinet transformée pour la fête par le groupe joe beef


ce n'est ni pour la chaleur humaine
ni la vie sociale
ni les discussions de machine à café
que je suis retournée à l'université 
à quarante-neuf ans
ou dans un bureau
à cinquante-et-un ans

non

j'y suis retournée
pour l'apprentissage l'expérience
le diplôme et le titre professionnel

à l'heure ou l'on décrie
que le télétravail est déshumanisant
et qu'il confine les travailleurs à l'isolement
et coupe ceux-ci des rapports sociaux
alors qu'on accuse les plateformes de visioconférences
de ne pas transmettre la chaleur humaine

moi je n'en souffre pas

je vis mes rapports sociaux et humains
avec un chaton et un mari
et tout le voisinage lorsque je sors de chez moi
je croise les fous et les moins fous
dans la rue en ville
que j'habite depuis trente-deux ans
avec toute sa densité et sa chaleur humaine 

alors non
je ne trouve pas le télétravail déshumanisant

mais bien sûr
lorsque j'étais au bureau
avec sa population à temps plein
c'était bien entendu plaisant
de prendre mes pauses à manger ma pomme
en montant les dix étages à pieds
avec trois ou quatre collègues
dont certains m'entretenaient sur la politique
l'histoire et la culture

mais lorsque je vais au bureau ces jours-ci
et que je n'y croise que trois ou quatre âmes à la fois
tandis que quatre-vingt-dix-neuf pourcents
des espaces sont vides
cela me donne envie de vomir
le gaspillage de ressources 
et de rentrer chez moi au plus vite 
retrouver une dimension humaine

lorsque j'étais plus jeune 
j'animais le party

au travail
il fallait que ce soit agréable tous les jours
nous étions une équipe de douze
tissés plus que serrés
j'organisais les cinq-à-sept
je fabriquais des cartes de fêtes
et nous sortions luncher tout le monde ensemble
pendant des heures interminables
pour célébrer l'anniversaire de l'un ou l'autre
je faisais des bouquets de fleurs
je lavais la machine à café
et de temps à autre le vendredi après-midi
je demandais à un directeur d'aller acheter
une ou deux bouteilles de vin
et nous trinquions la fin d'un bon mois
ou le bonheur d'être ensemble
lorsque l'on déménageait
je choisissais un bureau au centre
pour être au milieu de l'action
pour qu'on me salue en passant
notre division donnait un bon rendement à l'entreprise
qui fermait les yeux sur nos frasques
ou tentait d'en imiter la recette
pour faire aussi bien que nous

ça a été mon baptême du marché de l'emploi
qui a duré dix-huit ans
j'ai grandi là-dedans
la grégarité au travail
et je n'étais pas plus seule en dehors de la job
organisant à la maison
vingt-et-un partys d'huîtres annuels
pour mes anniversaires de vingt-sept à quarante-sept ans
accueillant des centaines de personnes
en formule open house
au grand dam de mon chum
qui faisait le ménage avec moi les lendemains

puis j'en ai eu assez
je me suis calmée
j'ai eu toute la chaleur humaine de la vie
dans mes cinquante premières années

je vis sur de bonnes réserves
et mon entourage immédiat
entretient suffisamment mon savoir-vivre
pour que je ne devienne pas sauvage

alors emmenez-en du télétravail
du calme et du labeur solitaire
je suis beaucoup plus heureuse
à travailler chez moi
sans le brouhaha ni les rumeurs
sans savoir que l'une élève des chiens
et l'autre élève des chats
sans connaître la vie de tout le monde
incluant les insignifiances
je veux juste travailler
devenir meilleure
et voir mon monde en tout petit nombre

quand j'ai besoin de chaleur
j'ouvre grand la porte du palace
je sors de chez moi
et je prends un bain d'inspiration
et de sourires masqués
en marchant dans mon quartier
en faisant mes courses
en prenant un café un lunch ou un souper
dans une entreprise du coin
ou un peu plus loin
en croisant les voisins
en jouant dans le potager sur le perron
en ramassant le journal
en faisant du sport dans la rue
en voyant mes chums d'entraînement
une fois de temps en temps

dans montréal la chaleureuse
dans montréal l'humaine
dans montréal la vibrante

celle où je travaille
celle où je vis 
et où je grandis.

samedi 22 août 2020

la femme invisible

 

juillet aura été jaune et sèche
et aura fait croître les vignes dans la cour
elles sont maintenant brillantes
vertes et envahissantes

les averses d'août
inondant la terrasse
faisaient miroiter dans la haute clôture lustrée
l'enfermement que je vivais cet été

je passe un été moche
comme beaucoup

et je n'arrive pas à me remonter le moral
le corps le coeur et l'âme

malgré tous les privilèges dont je jouis

tout ce qui m'entoure
me renferme sur moi
dans moi
dans un être qui change malgré moi
malgré ma volonté d'être active

autant ma trentaine était flamboyante
avec mes pantalons brillants
mes coats de cuir
mes longs cheveux bruns
et mon désir de séduire

autant ma cinquantaine est invisible

oui je sais
j'ai écouté marie-ève cotton ce mercredi
raconter ma complainte
je me suis littéralement entendue
tout en me disant
que j'avais trop de temps
que j'étais une femme de banlieue désoeuvrée
et que si j'avais une valable raison d'être
jamais je n'aurais ni le temps
ni le loisir de me désespérer
avec mon vieillissement

j'écris tout le contraire
de ce que je pensais il y a à peine deux ans

c'est dans la tête que tout se passe

si je veux je peux

meh

je me sens faible et vulnérable
et je n'aurais jamais voulu l'être

je n'ai que cinquante-trois ans
rien que

et je lis le deuxième tome de kristin kimball
qui raconte sa vie sur la ferme qu'elle a conçue
avec son amoureux quelques années avant
et elle a dans ce chapitre presque quarante ans
et deux filles d'âge préscolaire
et malgré toute sa volonté
de participer aux travaux de la ferme
son corps est plus fatigué qu'avant
et son statut de mère la confine
aux tâches de la parentalité et des soins domestiques
car il y a plus fort qu'elle
pour mieux accomplir tout le reste

et elle se sent vieille à quarante ans

et je regarde de l'autre côté
à gauche ou à droite selon la religion
et je vois ma mère
cette femme si grande à presque quatre-vingt
et si je me sens invisible
est-ce que je vois ma mère

est-ce que je ne devrais pas m'arrêter un peu
et la contempler davantage
comprendre de quoi elle est faite
et comment elle vit sa vie
savoir comment elle se sent sereine
est-ce que je l'estime pour ce qu'elle est aujourd'hui
ou est-ce que je la dévalorise
car elle vieillit

je sais que je pense qu'elle occupe ses jours
je n'essaye pas de voir sa valeur dans la société
c'est une question dure et cruelle
mais c'est mieux de me questionner
que de ne même pas penser
aux personnes plus âgées que moi
je sais qu'elle s'implique
et je me doute que les gens qui l'entourent
l'adorent
et elle est encore si vive d'esprit
et si curieuse

mais est-ce que c'est ce que j'ai envie d'être

alors que je me sens devenir inutile
car je fonctionne moins bien corporellement

mon appétit sexuel a dramatiquement baissé
ce serait doux si j'étais célibataire je crois
mais en couple c'est insécurisant
je le vois comme une menace à la fidélité
et je dois régler cela
la sexualité doit rester
même si elle peut changer

par ailleurs si j'ai moins de désir
son corollaire est que je ne me sente plus désirée
et ça c'est tough pour la séductrice
aucun homme ne se retourne plus à mon passage
même dans la petite italie
à moins que je revête une robe légère

s'ajoute à cela l'enfermement
le télétravail qui me garde en vase clos
avec mes dossiers et mes coups de téléphone
et personne pour me gratifier
de mes bons coups professionnels

je pensais enrichir mon âme en créant la vie
dans un potager
mais j'ai fait des erreurs de parcours
et il est aussi stérile que moi

je sais que ce n'est que la ménopause
que je vais me retrouver
que ces angoisses sont naturelles
dans la société occidentale bourgeoise

mais ma clôture de huit pieds de haut
me coupant de la vie de ruelle
même si cela impliquait le cul d'un pick-up
et l'indiscrétion des voisins
ça me rend encore plus invisible
en me cloîtrant davantage

je suis faite d'eau et de marées
mon coeur est toujours si proche
battant en fortes palpitations
et dès que mon corps devient moins fonctionnel
il s'emplit d'émotions
c'est peut-être le temps du repos momentané
celui de la réflexion

mais je n'aime pas être invisible
et ne pas participer alors que la vie se passe
je n'aime pas penser
que la vie se passe de moi

en attendant d'être vue
je ne veux que fuir
partir à tout moment
prendre le large et être spectatrice
observatrice de la vie
qui continue de battre
avec toute sa vigueur

ne vous en faites pas
je ne vivrai pas longtemps par procuration
je trouverai des solutions
comme toutes les autres femmes
je vais continuer de me refaire
de retrouver ma raison d'être
pour me savoir belle et utile

visible
et mémorable

et je sais qu'un jour viendra
où mon ego disparaîtra
et la paix sera enfin en moi.


samedi 15 août 2020

lingua franca


nous travaillons tous les deux dans les chiffres
et il peut arriver
qu'au bout d'une semaine
on soit fatigué et moins motivé
parce qu'on se sent déconnecté de la réalité

des chiffres c'est un peu abstrait des fois
et c'est d'abord un langage
ce n'est pas du travail comme tel
c'est l'interprétation d'une autre réalité
avec une langue universelle
comprise de tous les financiers
ceux responsables d'administrer
les ressources capitales à tout projet
dans lequel l'entrepreneur investit ce qu'il a
sa passion son savoir-faire et sa persévérance

assise en break hier après-midi
au bureau de mon mari
je lui disais que j'avais retrouvé le lien
d'une fermière américaine
dont j'avais lu les mémoires en deux mil dix
et dont le quotidien depuis presque vingt ans
consiste à travailler la terre
pour nourrir les deux cent cinquante personnes
de la communauté membres de la ferme
avec toutes sortes de choses
qu'elle et son mari cultivent et élèvent
sur leur terre
telles des légumes et de la viande
cela est un travail beaucoup plus terre-à-terre
qui semble plus connecté avec la vie

comme celui de rosalie
dont la majeure partie du profit
provient de choses qu'elle a produites elle-même
du pain et tout ce qui va dedans
des heures de planification
de vas-et-vients 
de labeur physique et de service à la clientèle
ça la satisfait au plus haut point

je comprends entièrement le sentiment de fierté 
qui nous habite lorsqu'on produit
ce que l'on mange ou 
ce qui nourrit des villages
il n'y a pas plus grande richesse
que de sortir de la terre
les aliments qu'on a plantés
et de sortir du four
la farine et l'eau devenus pain
d'avoir élevé le canard l'agneau et le cochonnet
qui nous emplissent la panse au déjeuner et au souper

mais des chiffres
ça en prend pour organiser un cette réalité vivante
et faire en sorte qu'elle demeure tolérable
vivable et agréable
c'est un travail nécessaire
pour suivre la trace des efforts investis
et savoir si on fait bien ce que l'on aime faire
ou s'il existe une menace financière
mettant en péril notre raison d'être

c'est difficile d'être en arrière du décor
et faire un travail qui semble des fois abstrait
un travail qui n'existerait pas
sans les autres
et qui pourtant est nécessaire
à toute activité humaine

tout comme les mots
qui racontent notre histoire
et sillonnent les trames de notre imaginaire
pour tracer l'avenir
les chiffres nous accompagnent
avant pendant et après

et cela compte .

samedi 8 août 2020

brume

rivière li 
guilin, chine

cette semaine j'ai terminé la lecture
du roman de synthèse
de karoline georges
je ne connais l'autrice ni d'ève ni d'adam
mais je me suis plongée dans cette lecture
comme une junkie
cherchant son fix

j'étais fascinée par l'anti-héroine de l'histoire
ne cherchant aucun plaisir charnel
n'ayant aucune fébrilité
et ne tentant pas de vivre dans son propre corps
mais par le biais d'une image

ce livre racontait l'évanescence

depuis presque deux ans
mon corps ne me porte plus bien
il est une enveloppe difforme
remplie d'incohérence
des fois il me fait mal
à un endroit ou à un autre
et comme il ne me procure plus de grands plaisirs
je le trouve plutôt inutile
et lourd à entretenir

cette semaine j'avais envie de pleurer
en écoutant de la musique nunuche
juste pour me liquéfier un peu
et disparaître en fondant
les noeuds que la ménopause
amène à mon diaphragme plusieurs fois par jour
me font palpiter et me donnent des chaleurs
la baisse d'oestrogènes dans mon corps
ne m'est pas intolérable
jusqu'à ce que je me vois dans la glace
ou jusqu'à ce que j'essaye de fendre l'air
en me déplaçant
ou jusqu'à ce que je constate
ma libido absente

je ne pèse pas plus lourd
mais mon corps est présent
lorsque j'ai été malade le mois dernier
mon corps avait même une odeur
malgré les nombreuses douches
que je lui administrais entre les sommeils

j'ai peur de la putréfaction

j'aimerais partir avec élégance
de façon totalement légère
par totale évaporation
sans le bris des os
sans les fractures
sans les maux liés
à la perte musculaire
juste comme une flaque d'eau parfumée
qui disparaît au soleil

mais cela n'arrivera pas
je redeviendrai humus comme il se doit

mais en attendant
comment pourrais-je me sentir légère
comment puis-je vivre dans un corps indolore
jusqu'à cent un ans
j'ai toujours prôné et aimé la mobilité
mais j'ai mal aux jambes depuis quelques temps
comme si la vie me punissait
de vouloir bouger
il me semble que je dépense tellement d'énergie 
à essayer de garder un corps sain
à tenter de ne pas flétrir
l'apparence de mon corps ne me dérange pas
c'est vraiment son fonctionnement qui déraille
comme s'il était frappé
d'obsolescence programmée
et pourtant j'en ai si peu abusé
n'étant pas sportive de nature
je ne lui ai fait subir aucun choc

évidemment dans le cours normal des choses
je ne me plains pas
ma vie est loin d'être difficile
et je ne suis pas souffrante
mais lorsque mon imagination m'amène
vers la légèreté
mon âme a pour quelques instants
l'impression d'habiter le ciel
plutôt que la chair
mon corps devient une goutte d'eau
flottant sur la baie
entre les montagnes de la chine
je suis déesse
hors de ce monde
libérée de toute gravité.


samedi 1 août 2020

trait d'union




je voulais l'appeler hockney
comme david le peintre
l'homme-chat voulait lui donner un autre nom
dont je ne me souviens déjà plus
nous avions deux heures et demie de route
pour nous fixer sur quelque chose
que nous allions dire plusieurs fois par jour
pendant une quinzaine d'années
il m'a mise sur la piste d'un nom amérindien
j'ai adoré l'idée
j'ai alors allumé le cellulaire
et me suis connecté au web payant
et puis j'ai écumé wikipédia
à la recherche de sens
et il n'en faisait pas beaucoup
je ne voulais pas nommer un petit félin
d'un nom voulant dire
petit ourson
ou grand loup qui hurle

nous avons aimé nayati
qui voulait dire guerrier
nous allions bientôt le rencontrer
et voir s'il savait guerroyer

c'était notre première sortie
depuis le début du confinement
on débarquait avec notre char urbain
et des cadeaux pour notre amie
transportant nos germes métropolitains
vers l'air pur des laurentides
tout ça pour un chaton dont nous avions très envie
comme quoi l'égoïsme
c'est totalement aveugle

les petits jouaient déjà dans l'herbe
avec d'autres matous plus matures
et une toute frêle maman
qui avait eu sa troisième portée

les triplets se roulaient l'un sur l'autre
il y en avait deux gris
et un bariolé caramel
les gris étaient vraiment beaux
baptisés coton et smoothie
ils étaient très dégourdis

bianca est arrivée avec son papa
c'est l'aînée d'anouk
et elle s'est mise à jouer avec les chatons
on ne savait pas lequel des trois
repartirait avec nous ce jour-là
l'homme-chat en a chipoté plusieurs
et quand ça a fait trente minutes
qu'on jouait avec
il avait coton bien enlacé dans ses bras
quand bianca a émis un petit couic
c'était son préféré

bruno le petit zèbré caramel
avait l'air mal en point
avec un petit oeil coulant
résidu d'un rhume qu'il avait attrapé
peu après sa naissance
quand on voulait l'attraper
il s'enfuyait vers la maison
et grimpait dans le moustiquaire de la porte 
avec ses petites griffes
c'était visiblement un peureux

éventuellement anouk nous l'a mis dans les bras
ce serait lui
bruno de mont-laurier
que nous allions adopter

la fermière ayant élevé moutons et cheval
avait vu juste 
elle savait très bien
dans quelles conditions heureuses
ce chaton serait élevé au palace
alors que sa longévité
était loin d'être assurée à la ferme
le dernier et le moins fort d'une trâlée de félins
à moitié domestiqués et sauvages
à défaut de ne pouvoir manger
le restant des grenailles dans le plat commun
se serait possiblement fait bouffer par un renard
un soir de pleine lune

on l'a mis dans la grande cage
derrière le siège du passager
et on a embarqué
dans notre long périple de deux heures et demie
pour revenir en ville
contrairement à brooklyn qui était allergique
aux transports routiers
se prenant des attaques d'angoisse
après dix minutes en voiture
bruno était plutôt calme
et pleurait à peine
je lui chantais des chansons
qui semblaient le calmer

on a compris tout de suite
qu'il ne s'appellerait pas nayati
car il était tout sauf un petit guerrier
on l'aurait peut-être surnommé éclopé
n'eût été d'une destinée funeste
ce n'est qu'en nous approchant de la ville
qu'on a trouvé son nom

carlito

l'homme-chat était d'accord

demain dimanche
carlito aura vécu aussi longtemps au palace
que bruno aura vécu à la ferme
je ne sais pas s'il se souvient de sa vie dans le champ
on rit souvent de son naturel wabo
car il grimpe encore dans le scringe
de la porte patio
en fonçant dedans à toute allure
gawd damn qu'il court vite et loin cet enfant
des fois pour le gronder
on le menace de le retourner à la campagne
là où il sera servi le dernier

alors qu'ici
il mange de la bouffe développée scientifiquement
et servie avec précision
en portions régulières
et il reçoit quotidiennement
quinze heures d'attention
de deux adultes désoeuvrés
et totalement gaga
il a déjà vu le vétérinaire
et prend des antibiotiques
pour éliminer des petits parasites
et comme il est un très beau mâle
il est affublé de jolies testicules
sur lesquelles je tripe littéralement
et que l'on fera stériliser dans quelques mois
il joue dans la cour
qu'on a clôturée haut et tout le tour comme il faut
pour le protéger des autres chats de la ruelle
et pour qu'il s'intègre tranquillement au quartier
en devenant plus grand et plus fort
il prend de l'assurance
et il n'a finalement peur de rien
même pas des chiens qu'il voit sur le trottoir
en attendant l'ouverture de la clinique vétérinaire
il se laisse caresser le dessous des pattes
la tête le cul et la queue sans broncher
ni nous sauter dans la face
il ne miaule pas
il essaye des fois mais cherche sa voix
dont il n'abuse pas
il dort des nuits complètes sans jamais nous réveiller
seul dans son grand salon
il travaille avec moi le jour
en apprenant les attributs
d'un bon fonctionnaire
comptable fiscaliste
il court après ses souris de toutes textures
ses boules en aluminium
et saute sur et dedans le grand papier froissé
installé in situ dans le salon depuis son arrivée
l'appartement est devenu son aire de jeu
et je passe des minutes quotidiennes à quatre pattes
à scruter sous les meubles
en cherchant sa souris mécanique
il déchire les feuilles de la plante du salon
fait tomber la bouteille d'eau
l'homme-chat ramasse tout
et il recommence
l'homme-chat est un papa doux
et je suis la mère sévère
mais il m'aime pareil
car c'est moi qui me réveille la première
et qui lui donne ses premiers câlins de la journée

anouk nous rappelle tout le temps
à quel point elle est contente que carlito
anciennement bruno de mont-laurier
vive avec nous au palace
et je me dis que l'adoption d'un chat
c'est comme l'adoption de n'importe qui
ça peut changer significativement
la vie et le bien-être d'un individu
et au-delà du sien
ça nous rend vraiment heureux
parce que nous aussi
on aime ça jouer

et puis un chaton
pour l'homme-chat et moi
ça finit toujours
par devenir
un beau trait d'union.


samedi 25 juillet 2020

havre




lundi le treize
quand ma température a atteint
trente-huit degrés celsius
j'ai demandé à l'homme-chat
de faire chambre à part
pour que je ne lui transmette pas
quelque chose qu'il n'aurait pas encore attrapé

il n'a pas rouspété
il ne rouspète jamais
et pendant que j'installais
mes quartiers exclusifs
dans la chambre à coucher
il étalait son corps sur un sofa ou un autre
soit dans le salon ou dans le sous-sol

mon époux est un dormeur
il peut faire cela n'importe où
et n'importe quand
souvent en plein coeur de la journée
s'il n'est pas en train de travailler
il est le premier à s'endormir
dès que l'avion décolle
passant outre les films
les drinks les snacks et autres freebees aériens
à la faveur de quelques heures de sommeil ininterrompues

j'ai utilisé à mon seul usage
pendant quelques jours
notre grand lit double
pour suer et puer
pour tousser et me retourner
pour dormir et me réveiller
pour me tordre de douleur et me lever
pour m'assoupir sans mourir
pour souffrir et gémir

mercredi soir finissait mon isolement
je pouvais sortir de la chambre
et officiellement prendre l'homme de ma vie
dans mes bras
je pouvais lui réchauffer des restants de lunchs
pour manger
sans qu'on m'accuse de le contaminer
ma période de contagion étant théoriquement terminée

ainsi mercredi
je l'ai accueilli à nouveau
dans mon lit propre
dans son lit
dans notre lit
et nous avons dormi ensemble
et c'est la chose que j'aime le plus au monde
partager avec mon amoureux

dormir

quand nous avons commencé à nous fréquenter
il y a près de vingt ans
après avoir fait l'amour
il ne voulait pas que je quitte son lit
pour rejoindre le mien dans la chambre d'à côté
il voulait que nous dormions ensemble

nos corps s'imbriquent parfaitement
peu importe l'âge le poids ou la forme
que nous avons
nous sommes faits pour dormir ensemble
ils s'insèrent s'enlacent se chevauchent
se tressent se dressent se nouent
se caressent se frôlent se réchauffent
se touchent s'étouffent se superposent
s'enfilent se cousent se séparent se collent
s'aimantent s'animent se croisent
se fondent s'emboîtent se tassent
se multiplient se calment s'énergisent
se reposent se jumellent se protègent

après avoir dormi une nuit à ses côtés
je me suis réveillée au petit matin jeudi
mes pieds emmêlés aux siens
et son corps m'ayant réparée
j'étais guérie
et pleine d'énergie

comme les enfants dorment pour grandir
nos corps dorment ensemble
pour renaître chaque matin
aimés et en santé.



samedi 18 juillet 2020

silence


oeuvre de pierre soulages

non
je n'ai pas du tout envie d'écrire
aujourd'hui

ce sera tout.