samedi 13 octobre 2018

vivere


(non ce n'est pas une marque de condom)

il y a les gens de mauvaise foi
et il y a les ignorants
les ignorants de mauvaise foi
et les ignorants de bonne foi
je ne parlerai pas ici des gens de bonne foi
qui ne sont pas ignorants
ceux-là en général
s'en sortent bien dans la société des humains

précisons tout de suite que les individus
les plus dangereux sont les savants de mauvaise foi
ils sont les plus susceptibles
de frauder le système
et de causer du tort à autrui
en toute connaissance de cause

mais les plus désagréables sont les innocents
ignorants
ceux-là ils peuvent s'obstiner toute la journée
en parlant à travers leur casque

dans la vie on dit

ben oui

qu'est-ce qu'on dit dans la vie

nul n'est censé ignorer la loi

ben oui

c'est ce qu'on dit

mais les ignorants ne savent même pas
qu'on dit ça

alors à plus forte raison
connaître la loi
ça les dépasse

donc ils vont comme tout le monde
sur leur petit bout de chemin
à élever leurs enfants
à déjeuner des toasts au beurre de pine
ou des financiers aux amandes
à boire le café tim ou le mimosa
à faire des boîtes à lunch ou
rencontrer des clients au cherrier
à faire deux shifts au salaire minimum pour arriver
à demander de l'aide sociale
faute de faire mieux
à quêter dans la rue
à cinq à septer sur une terrasse le premier avril
à passer l'halloween
à faire des cartes de nowell
ou des faire-parts de noces
à assister à la collation des grades de leurs flos
à construire une maison
à jouer à la pétanque
ou au x box

bref ils vivent

ils n'étudient pas le code civil
ni les lois provinciales et fédérales nommées
car il y en a des centaines
qui régissent la façon dont on exerce nos droits
et qu'on s'acquitte de nos obligations

quelles obligations me demandez-vous

ils n'étudient pas la médecine
ni la comptabilité ni la fiscalité
ni la pharmacie ni l'ingénierie ni la dentisterie
ni les sciences de l'environnement
ni la pétrochimie

ils vivent

et puis il y en a d'autres qui vivent aussi
mais tout en vivant
ils se demandent comment ils feraient
pour faire un peu plus d'argent
ils se disent que d'autres leur en doivent
alors que personne ne doit jamais d'argent
à personne à la base
et là ils se plongent dans les livres
ou dans le web qui est pire
ils en parlent à d'autres
ils radotent
ils font des appels

et tout ça se met à chirer grave
ils remplissent des formulaires
qu'ils ne devraient jamais compléter
sans connaître les répercussions
que cela engendre pour d'autres personnes
pensent-ils même aux autres
des fois oui pour leur nuire
souvent ils ne pensent qu'à eux

et bang
arrive la chicane
ils ont trop tiré leur bord de la couverte
la couverte arrache
quelqu'un paye
on était un on était deux
du coup on est rendu trois

ah oui
l'état
la troisième personne
toujours présente dans nos vies

quelqu'un a logé une plainte
le voisin fait trop de bruit
il laisse traîner des choses dans sa cour
il oublie de peindre sa façade

quelqu'un appelle pour dénoncer
la mère monoparentale qui reçoit des allocations
alors que les enfants ne sont jamais là

mais quelle société amère

seul les gens vivant tranquillement dans les rangs
n'ont jamais de problème
ils sont invisibles
mangent à la même heure et la même chose
que tout le monde
étudient et graduent au bon âge
et évoluent au sein d'une même cohorte
toute leur vie
ils passent partout
ils ne dérangent pas

mais dès le moment où quelqu'un est un peu différent
trop gentil trop bienveillant
bad lucky
trop entreprenant trop actif trop enthousiaste
lorsque quelqu'un fait du bruit
réussit
persévère
le moindrement qu'il se fait remarquer
tôt ou tard aura quelqu'un sur le dos

à cette bête là qui sort un peu des rangs
j'aurais un conseil à prodiguer si je puis

renseignez-vous
sur tout de tout
au moins un peu
du comment on fait quoi
quelles sont les conséquences de tel ou tel choix
soyez ami avec tout le monde
soyez toujours toujours toujours gentil
et n'ayez jamais à vous reprocher quoi que ce soit
soyez droit

si quelqu'un vous en veut
la vérité sera toujours de votre côté
car les faits seront avérés et irréprochables

allez va
vivez maintenant
mais faites-le bien !

samedi 6 octobre 2018

la noce


(c) photo : jeff brummett

aujourd'hui est jour de noces
et pas n'importe lesquelles
mes amis yann et marie-ève se marient
évidemment je vais manquer ça
pour raison d'uqam tout le samedi
mais ce n'est pas grave
je penserai à eux
en réfléchissant sur le mariage

cette semaine je me suis demandé pourquoi
on tenait tant à se marier
au québec
dans ce pays si libre de choix
où toutes les formes d'unions existent
sans grand préjugé ni préjudice
sauf lorsque lola se sépare d'éric

il faut être bien au fait du code civil
de la fiscalité
de la religion
des services d'adoption
pour se plier à l'exercice
du mariage

car entre vous et moi
qui aujourd'hui n'est pas issu
d'une famille reconstituée
ou d'une union non assermentée
par une toge ou une soutane
qui aujourd'hui est malheureux
de ne pas être marié avec l'être cher

alors je me suis dit
qu'il y avait plus que jamais des romantiques aujourd'hui
ceux qui croient encore que cela veuille dire
quelque chose
ceux qui pensent que le mariage témoigne
tel une élection
du choix du cœur

marie-ève m'a répondu hier
que c'était pour l'amour
pour le symbole de l'amour
le liant entre deux personnes
qui vivent ensemble et s'aiment
sans avoir d'enfants

alors que chez d'autres la famille constitue
une union manifeste
chez un homme et une femme
vivant en union
il fallait des fois un peu plus

je le sais
je l'ai fait
ce n'est pas parce qu'après quinze ans de vie commune
je doutais de notre amour
que j'ai demandé mon chum en mariage

je voulais un engagement plus ferme je crois
l'acte de foi de l'un envers l'autre
en anglais on appelle engagement
les fiançailles

ça annonce

les paragraphes du code civil
en vertu desquels on se marie légalement
nous disent clairement
nos droits et obligations d'époux

le mariage est un contrat
s'il est codifié
il est surtout moral et psychologique

des inquiétudes tombent
on célèbre
c'est fait
on s'aime assez pour le dire

je te prends pour épouse
tu me prends pour époux
pour le meilleur et pour le pire

et pour le célébrer à la face du monde
devant ceux qu'on aime
en secret puis sur le web
de n'importe quelle façon
et c'est assez important
pour qu'on lui accorde même
un lieu un menu une chanson
des vêtements  une coiffure
des ajustements de broches ou un débrochage
des bijoux des fleurs un char des chars
un bécyk des souliers vernis ou de course
un rituel et de nombreuses superstitions

on s'y met quoi

parce qu'on y va à fond

pour le meilleur et pour le pire
bisque de

so far so good

les rares mariés que je connaisse
de mon temps et ensuite
vivent toujours leur lune de miel

je pense qu'en cette société libre
le choix du mariage en est un sérieux
il dit vraiment
je t'aime assez pour vivre le restant de mes jours avec toi
je suis là pour toi
on est accrochés jusqu'à la mort

j'aime ça le fait que des gens fassent cela
à notre époque
où rien ne dure
où un ordinateur est désuet après deux ans
où on lit rarement un texte plus longtemps que cinq minutes
où on ne peut attendre le métro que trois minutes
où il faut que tout aille vite

j'aime que des gens prennent le temps de se marier
une fois
puis tous les jours suivants

en fin de journée en ce six octobre
mes amis fiancés seront mariés
puis il iront nocer
à l'autre bout de la terre
et ils se rappelleront toujours de cette date
qu'ils marqueront chaque année

jour de noces ce sera
l'amour est à célébrer sans modération
becs de bonheur les babes!   xxx

samedi 29 septembre 2018

oasis



hier marquait l'échéance possible
de la réception d'une convocation d'entrevue
pour décrocher un stage en audit
dans un cabinet comptable

dans les deux dernières semaines
que j'ai mises de côté avant de commencer
mon nouveau mandat en octobre à l'agence
il n'est venu aucun appel

même après mes trois semaines appliquées
à du sérieux démarchage et réseautage
il n'y a eu que le silence radio
je n'ai pas encore tiré de leçon
je ne sais pas encore quoi en penser
à part que ce n'est pas toujours parce qu'on y met les efforts
qu'on réussit nécessairement ce que l'on entreprend
que les résultats sont au rendez-vous
c'est une nouveau paradigme pour moi
que je n'ai pas encore eu le temps d'appréhender
c'est peut-être celui de l'océan rouge
je ne sais pas
j'y arriverai

j'étais déçue que mes démarches aient été inefficaces
mais j'ai aimé l'expérience en entier
et rencontré des gens formidables
et j'ai appris que si je buvais peu de coquetels
et de vin pendant trois semaines
que je mangeais bien et que je dormais beaucoup
je pouvais vraiment mener avec beaucoup de plaisir
un marathon de rencontres

et je ne vais pas lâcher de si tôt
comme dit ma chumette mona
si un acteur arrêtait d'auditionner
après chaque refus pour choix d'un autre
il ne pourrait jamais faire le métier
car dans ce genre de sélection
il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus

quand j'aurai trouvé la leçon
je vous en reparlerai

j'ai donc vécu mes deux dernières semaines
dans une humeur douce amère
sans savoir vraiment si j'étais heureuse
déçue triste impatiente
mais chacun de ces quatorze jours
je célébrais quelque chose d'heureux

de un
je me suis fait un plan b
je l'ai examiné de tout bord tout côté
à voix haute
pour m'apercevoir qu'il me satisfaisait tout-à-fait

de deux j'ai eu plus de temps que prévu
ne courant ni à gauche ni à droite
pour faire des entrevues

je n'ai pas eu à choisir quoi porter
ni quels souliers mettre
ni savoir si j'avais mal aux pieds

j'ai eu le temps d'être à jour dans mes leçons
et de faire mes devoirs des fois
j'ai eu le temps de voir pa' et ma'
et même de me promener avec eux
sur la montagne en plein lundi après-midi

j'ai rattrapé des dossiers-clients
et fait ma déclaration de taxes avant le temps

j'ai eu le temps de reconduire mes parents à trudeau
pour les rapprocher de san francisco
et en revenant ensuite au palace
de passer la balayeuse le balai et la laveuse
en me disant que peu de femmes avaient le loisir
de reprendre possession de leur chambre à coucher
un beau mardi après-midi

j'ai eu le temps d'attraper un rhume
de le dormir tout un après-midi
et d'en guérir

mercredi
j'ai pris congé ainsi que mon époux
pour aller réaliser quelques dollars de gain
sur la vente d'un édifice
puis nous avons lunché plusieurs services et plusieurs verres
et nous avons fait la sieste
en plein milieu de la semaine
comme des chats comme des ours hibernant

et jeudi
qu'ai-je donc fait
ah oui j'ai travaillé
et j'ai même serré mes papiers
et mes cartes d'affaires imprimées pour mon recrutement
je n'ai rien mis trop loin
car on ne sait jamais
puis je suis allée voir de l'art émergent
et j'ai rencontré vingt-et-un artistes
et me suis entichée d'une photographie
que j'ai achetée le lendemain

et vendredi donc je suis allée courir
en plein milieu de la matinée
sachant que ce serait possiblement un des derniers vendredis
avant longtemps
où j'aurais cette liberté
avant de recommencer un mandat à temps plein
plus les études et les clients
et je suis allée en après-midi voir une exposition

tout ça pour meubler deux semaines d'attente
comme quoi l'avenir est peu prévisible
même lorsqu'on tente de s'y préparer
il ne faut ni vivre dans l'anticipation
ni dans le regret

c'est doux d'apprécier le présent
qui est la seule certitude
et quand j'y repense
le présent de ces deux dernières semaines
a été infiniment bon envers moi

et c'était une relâche inattendue
un oasis pour me ressourcer
avant le long marathon
d'ici l'examen de profession l'automne prochain

la vie
à apprécier en dose quotidienne.

samedi 22 septembre 2018

solo


cette semaine je me suis parlée

à voix haute

après trois semaines d'activités de réseautage
à rencontrer des centaines de personnes
je suis depuis lundi emmurée au palace
entre deux contrats de l'agence
sans cours du jour
et sans rencontre
pas même un rendez-vous chez le dentiste

heureusement il y a l'épicerie
le gâteau à confectionner
les pâtes
le confit de canard
le pâté chinois
le poulet rôti

même pas ma' ni pa' pour me divertir
étant eux-mêmes partis loger chez des amis
et l'époux parti le jour vice présider

moi
avec mes livres d'école et mon ordi
à faire des dossiers de clients
et à étudier en silence
et brooklyn le chat dormant dans le fauteuil
en tournant le dos au froid

moi
totalement coite

à ruminer mes pensées
à analyser le passé et à définir le futur
et dans le présent les mots sortent

ils se sont mis à sortir de ma bouche avec du son
le volume était à on
et je n'ai pas pu le fermer pendant trois jours

je me suis parlée
je me suis posée des questions
et j'y ai répondu spontanément
puis j'ai continué à m'interroger
et j'ai continué à me répondre
jusqu'à avoir transpercé tous les nuages
et m'apercevoir qu'il n'y avait rien de tangible
qui puisse m'assombrir
que ma fébrilité interne était probablement causée
par la chute d'adrénaline
que je ferais bien d'aller courir
même si ma volonté n'y était pas
et qu'à la place je me gavais de choses au goût douteux
telles du popcorn à la saveur de cheddar vieilli
ou des galettes de riz barbecue
et que j'ai passé proche de m'acheter des bonbons

je me suis parlée
j'ai lu à haute voix des notes de cours
pour éviter de m'endormir
je me suis passée en entrevue
pour articuler mes pensées
j'ai réfléchi oralement
pour me tenir compagnie

je me suis dit que la voix était une bonne amie

qui nous évite des fois
de devenir fou
que la solitude permet de ne pas s'éviter
et qu'il fallait en profiter
pour entretenir avec soi
ces dialogues bienfaisants

au bip sonore
veuillez enregistrer votre message.


samedi 15 septembre 2018

visage


ils ont des boutons
là où j'ai des rides

je n'ai jamais cherché à cacher mon âge
car dans les vingt dernières années
on m'a souvent dit
que je ne le faisais pas

j'insiste sur les vingt dernières années
car ce sont celles où l'on sait visiblement
que tu es devenue femme
que tu n'es plus fille
et qu'on te rassure
à l'effet que tu parais bien pour ton âge

dans les trois dernières semaines
j'ai rencontré près de deux cent comptables
c'est plus de recruteurs à l'heure
que je n'en ai jamais connus de toute ma vie
et j'ai côtoyé en même temps
encore plus d'étudiants en comptabilité
tous comme moi à la recherche
d'un stage en cabinet
dans les douze à dix-huit mois à venir

j'ai adoré ce moment
où je me suis sentie bien
j'ai adoré les rencontres et les échanges
et je saurai bientôt
si je passerai une ou des entrevues
et si je recevrai une offre de stages

au cours de ces trois semaines
il m'est arrivé à quatre reprises
de me faire demander
d'expliquer mon changement de carrière
alors qu'on n'avait pas parlé ni de mon âge
ni de mon parcours

ça paraissait donc tant que ça
que j'étais plus âgée que mes collègues étudiants
ayant entre vingt et vingt-cinq ans

depuis ce temps
je me suis mise à regarder les filles et les femmes
dans le métro dans l'autobus
dans la rue au restaurant
et j'ai essayé d'identifier les traits physiques
qui différencient les plus jeunes
des plus âgées

il y a le front lisse des plus jeunes
il y a les yeux directement sur les joues
sans qu'il n'y ait de creux ou de poches en dessous
il y a l'absence de cheekbones
plus prononcés avec l'âge
mais qu'on trouvait pourtant si séduisants
chez kate moss à tout âge
il y a la peau plus près des os
il y a les taches sur la peau
il y a les coins de la bouche
qui pointent vers le bas

après il y a le linge
la façon de se coiffer et de se maquiller
la longueur des ongles selon la couleur de la peau
une façon de marcher
une certaine timidité
ou encore une fougue maladroite

on est qui on est
et franchement je n'ai rien eu à cacher
mon jeu était ouvert
et il n'y a pas d'autres façons de faire

thomas o.. st-pierre
dit dans son récent essai
miley cyrus et les malheureux du siècle

    Au fond, la fenêtre pour agir en accord avec son âge
d'une manière qui soit valorisée et authentique est très mince :
entre 18 et 25 ans, approximativement.
   Avant, on essaie artificiellement de se vieillir
et c'est disgracieux.
   Après, on essaie artificiellement de se rajeunir
et c'est disgracieux.

comme les autres j'avance dans le temps
et cela parait
je n'ai pas besoin d'un autre visage
le mien est très bien
les nouveaux visages c'est pour les greffés
ceux qui en ont besoin pour vivre

comme mes collègues étudiants de vingt-cinq ans
je garde mon esprit en mouvement
je le garde jeune et élastique
toujours en train d'apprendre
comme mes collègues étudiants de vingt-cinq ans
je suis jeune

mais depuis plus longtemps.

samedi 8 septembre 2018

circuler


(c) quebecoriginal.com

les transports
il ne faut jamais les modérer

depuis le vingt-sept août
et jusqu'au treize septembre
je me suis inscrite à quatorze événements
de recrutement
tous se déroulant dans la région métropolitaine

lundi prochain j'en aurai trois en file

et comment pensez-vous
que je me déplace

je prends le métro

à tarif réduit

ben oui toi
quand tu habites montréal
et que tu es inscrit à temps plein
dans un établissement d'enseignement reconnu
tu payes ta passe mensuelle
un beau cinquante-deux dollars
et quand tu la passes à la guérite
la lumière qui s'allume
est orange et non verte
pour indiquer ton tarif réduit
même si tu as cinquante ans

c'est la belle vie
c'est un cadeau
c'est presque un free bee

alors je prends le métro
c'est à cinq minutes à pied de la maison
bien située en ville
j'ai le choix entre la station beaubien
vers laquelle je traverse deux rues
si je vais au centre-ville
et la station jean-talon
vers laquelle je traverse une rue
si je vais vers le nord

je vis sur la ligne orange
depuis plus de trente ans
à part un hiatus de quelques années
où j'ai vécu le long de la trente-quatre
et de la cent vingt-cinq
et pendant lesquelles j'ai mis au monde
ma gang d'oshlag
sinon je mange j'étudie je travaille
sur la ligne orange
et peu importe à quelle station je débarque
mon nez sait quel corridor souterrain prendre
pour arriver le plus proche de ma destination

je suis un produit montréalais
je connais les sorties
je connais le réso
celui qu'on épelle ainsi
allant du métro bonaventure
au reine elizabeth
ou encore au château champlain
ou jusqu'à la gare lucien l'allier
des fois je vais à la caisse de dépôt
ou encore à la tour de la bourse
ou au palais des congrès
as-tu essayé le onze cent sherbrooke ouest
et le onze cinquante rené lévesque
as-tu visité la tour telus
ou encore la tour aimia
ou la tour bell
celle dont le toit a passé au feu en juillet
on peut même aller à la tour scotia
la tour banque nationale
et la nouvelle tour banque laurentienne
savais-tu que tu peux te brancher au wifi de l'uqam
quand tu es dans l'édifice ev de concordia
car l'uqam a investi des locaux au faubourg ste-catherine

l'autre matin je me suis même rendue
à ville mont-royal
en prenant la cent ouest
en sortant du métro crémazie
savais-tu donc qu'on pouvait se rendre facilement
au centre rockland et au marché central en autobus
ma foi
le bonheur est infini

des fois j'enfile mon casque en melon d'eau
pour embarquer sur un bixi
au coin de la rue
ma clé est sur mon porte-clé
quatre saisons par année
depuis deux mil quinze

la semaine prochaine
après une date en ville en après-midi
je vais embarquer dans la sept quarante-sept
que je prendrai en face du square dominion
pour monter à dorval
chercher pa' et ma' à l'aéroport
nous redescendrons en cab' jusqu'au palace

et samedi mes parents et mon frère
iront à saint-bruno en taxi
et nous les rejoindrons le lendemain en auto
mes fils et leurs blondes ont déjà trouvé
un carrosse pour déplacer les jeunes
vers la rive-sud où ma soeur a émigré cet été

on va on vient
l'autre jour on s'est même servi de nos pieds
pour rentrer du alma sur la rue lajoie

des fois je passe du palace
au royal york à toronto
en ayant juste pris la ligne orange et le train à la gare centrale

je profite de ces infrastructures
j'aime l'idée que les humains aient bâti
des rues des tunnels piétonniers
des rails de métro
des autobus
pour que je vaque à petits prix
aux quatre coins de ma ville
de ma province
de mon pays

jamais il ne me viendrait à l'esprit
de rester encabanée
j'ai besoin d'air de roues de toute
j'ai besoin de bouger

je ne vis pas à copenhague
je vis à montréal
et pourtant comme le sang dans les veines
dans ma ville je circule

et j'ai depuis longtemps
trouvé ma place
hors du trafic
trouvé ma place
hors du trafic.

samedi 1 septembre 2018

évaporée


andrew wyeth
barracoon - 1976

la canicule de la saint-jean
a déclenché l'hystérie
dans ma thermorégulation corporelle

depuis j'ai chaud
ben oui toi
j'ai fucking chaud

j'ai commencé à transpirer la nuit
le jour et à des moments inopportuns
comme après avoir monté à pieds
quatre étages
et ouvert mon ordinateur
dans un espace de travail public
je deviens suis rouge
et la sueur me coule dans le dos

cela fait maintenant plus de deux mois
et depuis j'ai apprivoisé
ces changements soudains de température
j'ai aussi appris
que ces chaleurs subites pouvaient être amoindries
en faisant régulièrement du sport
donc j'ai recommencé à nager et à courir
et en réduisant les sources de stress
en méditant
ce que je ne trouve pas le temps de faire
mais chaque fois que j'ai chaud
j'arrête
et j'apprécie

moi qui suis de nature frileuse
je ne me plains pas
lorsque du bas du dos
je sens une vague de chaleur enivrante
me monter le long du corps
réchauffer mes omoplates
ma nuque mes épaules
mon atlas et mes bras
puis mon cou jusqu'en arrière de la tête
et arrêter à la hauteur des oreilles

des fois je sue
et je m'inquiète de puer
mais l'homme-chat
qui me connaît de très proche
me dit que non
je ne pue pas

parce que les filles
ça ne pète ni ne pue

je scrute les draps au réveil
je les aère
et je change très souvent la literie
j'aime un lit propre

je transpire le jour
après avoir mangé
ou après avoir bu un café un thé
un coquetel ou un verre de vin
j'ai chaud si je mange épicé
je sue trois minutes après avoir enfilé
un hoodie
parce que je gelais avant
puis après avoir eu chaud
j'ai des frissons de froid

j'ai acheté un éventail
que je traîne partout avec moi
c'est un bel accessoire
mais dans un bar trendy à chicago
même en pleine canicule
m'aérer à l'éventail
aussi joli soit-il
ça trahit épouvantablement mon âge

bof
j'ai appris aussi que quand on a chaud
on se fout pas mal du jugement des autres

puisque c'est l'été
ça ne paraît pas tant que ça
que j'ai plus chaud que mon entourage
c'est relativement normal que les fans
fonctionnent à temps plein

quand j'ai une vague de chaleur
je la sens et l'apprécie
ça ne dure jamais
et ça ne m'incommode pas vraiment

des fois
quand je suis habillée et que je travaille
c'est moins confortable
car le tissu humide irrite la peau

mais quand je suis nue la nuit
c'est l'extase
ah oui
je n'ai jamais été aussi nue

quand j'ai chaud la nuit
ça me réveille
j'adore sentir mon corps devenir chaud
et se liquéfier souplement
comme je dors en cuillère
j'ai les jambes pliées
avec la cuisse collée sur le mollet
et la sueur me fait des perles d'eau dans le creux des genoux
et ma peau s'assouplit comme si elle était lubrifiée

je me sens littéralement fondre
j'ai la même sensation qu'être un glaçon au soleil
je sens que la frontière entre mon corps
et l'extérieur devient poreuse
les orifices se dilatent
et mon corps suinte
mais rien ne colle
j'ai l'impression de disparaître
de me fondre dans le décor

c'est doux
j'aimerais mourir ainsi
totalement liquéfiée puis évaporée

il ne resterait dans les draps le matin
qu'une petit flaque d'eau
sentant le parfum que je portais la veille
et l'endroit humide
serait légèrement chaud

je viendrais de disparaître
c'est une sensation aussi exaltante
que de sentir son corps en forme
après avoir fait de l'exercice
aussi bonne que lorsqu'on respire profondément

fondre
et disparaître
dans l'univers
en ayant à peine un peu chaud
sans douleur
en douceur.


samedi 25 août 2018

présent



mardi cela fera deux ans
que j'aurai quitté le monde
de l'emploi corporatif
pour entreprendre à temps plein
mes études en comptabilité

je n'aurais jamais pensé
qu'un tel voyage fût si éprouvant

d'un point de vue intellectuel bien entendu
mais également psychologique
je teste sans cesse ma capacité
à m'adapter aux changements
de quelque nature qu'ils soient
à réagir à la dernière minute
à décider rapidement sans savoir
à me dire à quoi bon
puis à foncer tout de go

et puis je lis le dernier
d'harari qui parle du futur de l'humanité
posant l'hypothèse très plausible
que dans cinquante ans
les humains soient supplantés
par une race intelligente inorganique
beaucoup plus efficace et productive
et je me dis alors

justement puisqu'il est encore le loisir
d'apprendre à apprendre
s'il faut effectivement qu'il me reste
malgré moi
cinquante ans à vivre
je l'emploierai à ça
apprendre à vivre

et un jour je l'obtiendrai
ce foutu diplôme
peu importe le temps que cela prendra

je suis donc partie en vacances
il y a douze jours
après avoir fini un cours préalable
à ceux que je prendrai en janvier deux mil dix-neuf
et me permettant d'écrire mon examen professionnel
en septembre de l'an prochain
sans savoir si je l'avais réussi ou échoué

il n'y a rien à faire
ce n'est pas moi qui décide
mais c'est les vacances et rien ne sert donc
de s'énerver

or
pendant les vacances
la vie a suivi son cours et voici ce qui est arrivé

j'ai lu dans le pick-up
les quatre cent quatre-vingt-dix pages
du dernier harari cover-to-cover
c'est génial d'avoir à soi
trois mille six cent kilomètres
pour lire une brique

grand chef a réussi à se joindre
à notre table lundi soir pour une bouffe
chez girl and the goat à chicago

nous avons eu la surprise de l'expo de keith haring
au centre culturel

nous avons vu nighthawks de hopper
au chicago arts institute
c'est notre toile fétiche
depuis notre mariage
au palais de justice de montréal
et la fameuse photo de nous deux
sur le banc de la salle d'attente

nous avons enfin vu les plages de la ville
et marché dans le lincoln park en visitant son zoo gratuit
parle-moi de familles
qui se promènent en ville
en s'éduquant sur les animaux
gratuitement tous les jours de l'année

nous avons découvert grâce à grand chef
la cuisine de macao chez fat rice

nous avons adoré l'hôtel booké à pittsburgh
celui que j'ai réservé étant par hasard
le premier choix de l'homme-chat
alors que ni lui ni moi ne connaissions la ville

j'ai eu le pressentiment que nous étions proche
de fallingwater
alors que je ne me souvenais plus
si c'était en alabama au minnesota
ou dans quel autre état inconnu
mais nous en étions effectivement si proche
que nous avons pu y faire un one-day-trip
pour visiter dimanche cette fabuleuse architecture

nous avons mangé du popcorn au gras de canard
et j'ai appris que le café venait d'éthiopie

en arrivant à new york
j'ai vu que le chef du fat rice
officiait en ce moment au chefs club de new york
et on s'est booké un autre lunch asiatique
à se frotter la panse

sur le bord de la piscine de l'hôtel
j'ai reçu deux offres d'emploi
à la suite d'un concours auquel j'ai participé
à l'agence au mois de mai
en deux jours c'était négocié et réglé
j'apprendrai donc de nouveaux trucs dès octobre

je me suis réveillée mardi matin
et je me suis inscrite au douze événements de recrutement
pour les stages en certification
qui débuteront lundi soir prochain
c'est un préalable pour l'obtention de mon titre
je n'ai rien décroché l'automne dernier
je vais tout faire pour l'avoir cette année

j'ai dessiné une nouvelle carte d'affaires
avec photo et tout
et un air de jeune fille dynamique
elles étaient prêtes chez bureau en gros
à mon retour à montréal

le courtier immobilier nous a écrit aussi
en annonçant qu'on avait vendu le duplex
on va passer chez le notaire bientôt
on a bien fait de négocier fort
et de ne pas le laisser partir à la première offre

hier j'ai finalement eu ma note
je passe le cours
je n'aurai pas besoin de le reprendre

je me suis reverni les ongles en rouge
j'ai commencé mes applications
pour les cabinets comptables

on ne peut rien décider dans la vie
elle se charge de nous enligner
mais il faut rester dans l'action
faire un geste
puis un autre
il me reste cinquante ans
pour apprendre à apprécier
ce chemin

car il n'y a que cela dans le fond

il n'y a que le présent.

samedi 18 août 2018

urbania


il y a dix jours
je me frappais la tête sur la table
en pensant que nous allions quitter
la caniculaire montréal
pour foncer droit dans la chaleur
d'autres grandes villes
américaines de surcroît

pourquoi n'avions-nous pas choisi
de nous exiler en camping
sur une roche du bas du fleuve
ou partir en westfalia
vers les montagnes du bc
okay ça va
l'exemple est mauvais
en west on ne serait pas arrivé au bc

nous avons passé l'hiver et le printemps
enfermés au palace urbain
j'avais des cours tous les samedis
ce qui nous empêchait
de sortir de la ville
ne serait-ce que pour une escapade en moto
dans les campagnes du québec

quelques jours de trève à la st-jean
et on a mis le cap vers le lac ontario
et c'était bon d'être au lac
mais version civilisée toujours
parce que les maringouins
on n'y est pas accoutumés

je pensais donc que nous étoufferions
durant le mois d'août
entre les tours de béton
dans les rues d'asphalte
sous les enseignes de néon

et puis non
en approchant de chicago lundi matin
dans notre rutilant pick-up rouge
muni de la ez-pass
et roulant sur puis sous
son autoroute longeant le lac michigan
en voyant ses centaines de gratte-ciel
côtoyant ses parcs côtiers et ses rives de plages
nous étions encore une fois
aspirés dans le vortex des belles cités
l'endorphine gonflait à nouveau
nos veines d'excitation

nous sommes des bêtes urbaines

nous savons trouver l'apaisement
à regarder dormir le lama et le gorille
au zoo de lincoln park
nous savons réfléchir et aimer
en face d'une toile de hopper
au art institute
et nous émouvoir devant
les enfants qui sautent sous l'eau des fontaines
nous savons nous reposer
les pieds nus dans le lac
le corps filant en longueurs
dans le chlore de la piscine de l'hôtel
nous savons offrir à nos bouches
les bons esprits et la bonne chère
nous savons profiter des meilleurs lits
et laver nos visages
dans des endroits civilisés
nous savons courir dans les sentiers de parcs
et le long des lacs

et nous remarquons
que ce qui nous repose
n'est pas tant la nature et le dépaysement
mais de faire ce dont on a envie
sans le trouble de l'inconfort
sans les coups de soleil
ni les piqûres d'insectes
les ampoules aux pieds
les maux de dos
et les corps trempés de pluie

nous aimons le confort des villes
bien pensées
où l'art la culture et la verdure
occupent une place importante
où l'âme peut s'évader
et où nous pouvons vivre momentanément
dans tous ces endroits
que nous ne pouvons posséder
dans les halls d'édifices centenaires
aux planchers qui craquent
dans des salles de verre et béton illuminées de soleil
pleines des œuvres des grands maîtres
sur les bancs des plus beaux parcs

parmi des foules d'autres humains
qui comme nous
profitent de la félicité.

samedi 11 août 2018

monastère



hier matin
comme toutes les fois
où je m'attable à l'aube
pour faire de la comptabilité
je me suis enfermée dans ma bulle
et n'en suis ressortie que vers treize heures
pour manger rapidement
me doucher puis partir

entre temps
je lisais une publication courte
sur les réseaux sociaux
qui parlait de flow
et de flow channel
je n'ai jamais su comment traduire flow
convenablement en français
pour décrire la fluidité d'une production

lorsque je suis dans ma bulle de chiffres
sans musique sans radio
avec une connexion mentale intense
entre mon cerveau mes yeux
mon clavier numérique
et mon écran d'ordinateur
je suis dans ce flow channel
tout est fondu dans ce périmètre d'interaction
rien ne déborde
il n'y a aucun gaspillage d'énergie
la concentration y est maximale
je n'ouvre pas le courriel
je ne réponds ni à la porte
ni au téléphone

lorsque je suis dans cette bulle
je m'enfuis

les chiffres me parlent en colonnes
et en comptes en T
la comptabilité en double partie
est mon langage préféré
débit crédit débit crédit
moi qui suis née balance
ascendant balance
ça me plaît quand l'arithmétique est résolue

depuis les années quatre-vingt-dix
j'ai été aspirée dans le vortex des chiffriers
alignant les colonnes à l'infini dans lotus
pour calculer des VAN
des flux de trésorerie escomptés
pour dégager les commissions
payables au courtier
de la finance cent un comme on dit
après j'ai pitonné le tout dans ma HP financière
et c'était beaucoup plus simple

j'ai monté des excel d'états financiers comparatifs
pour des centaines de clients
dont j'analysais le crédit
afin de normaliser des rentabilités
et évaluer les flux de trésorerie
générés par les opérations
servant au calcul d'un goodwill
que l'on pouvait financer
faire des analyses de sensibilité
hausse de taux perte de marché concurrence
et cetera
tout pouvait se traduire en chiffres

aujourd'hui encore j'ai une propension
à calculer précisément
j'y perds beaucoup de temps
préférant la sécurité des chiffres
aux aléas des mots et de la réflexion
aux normes et grands principes comptables
aux lois et règlements
oui
je préfère l'ordre
les cases
les sudoku
comme les anciens mathématiciens chinois

j'arrive à camper le désordre et l'organique
la complexité
dans des colonnes bien alignées
qui traduisent en symboles décimaux
les réalités importantes
pourquoi tu te lèves le matin
pour servir des clients
comment ça se traduit
qui te paye bien qui te paye mal
qui est ton plus important fournisseur
avec qui devrais-tu développer
quel pourcentage de marge génères-tu
combien d'impôt devrais-tu mettre de côté
pour éviter de faire des provisionnels
l'an prochain

donne-moi des chiffres et du temps
et je rentre en mode monastique
pour des journées entières
pour entretenir avec eux une longue conversation
une valse amoureuse
dont je sors béate et accomplie
dès lors que tout balance

et alors je parle et je traduis
et tout est compris.