samedi 19 mai 2018

l'élan amoureux




j'ai un redoutable instinct de survie
et je place automatiquement hors de ma portée
tout ce qui consomme mes ressources vitales
s'il me manque de temps
je commence par couper les contacts sociaux
puis les sports
à tort évidemment
pour favoriser le sommeil
puis l'amour des gens
puis l'amour de moi-même
puis un contrat à temps plein

avant de me couper l'âme

je me sens beaucoup mieux ce matin
avec du temps pour vivre
car je pense que sur mon lit de mort
je ne pourrais être que dans l'un de ces états
soit la folie
totalement déconnectée de la vraie vie
pour cause de manque de recul
soit la béatitude des souvenirs doux des gens
avec qui j'aurais partagé de beaux moments

dès que j'ai repris le temps de respirer
joblo m'a réconciliée avec les humains
et dans son zeitgeist
elle a également parlé du dernier article
de geneviève dans la revue espaces
   je vous mettrai le lien en bas de page

en lisant l'article je me suis rappelée
de geneviève dans les vestiaires de la piscine
et comme ça fait longtemps que je n'ai ni couru ni nagé
je me suis brutalement souvenue de cette image
qui incarne un moment de rare beauté

celui où après une heure de chlore et une douche hâtive
elle apparaît devant le miroir avec la serviette autour du buste
et les cheveux essorés
pour appliquer soigneusement son crémeux mascara
sur les cils ornant ses yeux de biche
pour les faire ressortir de son visage à la peau laiteuse

quand je la vois faire cela
je suis toujours emportée par un élan romantique
où j'ai l'impression de voler ce moment fugace
où norma jeane se transforme en marilyn
pour aller conquérir le monde

vendredi matin donc en repensant à cette image
je suis partie à la chasse de la beauté
dotée d'un élan amoureux
de l'envie de séduire d'aimer
de regarder les gens dans les yeux
de sentir leur odeur
de leur faire des câlins

je sortais enfin de ma folie fatale

voici ce que j'ai trouvé beau
les dos de livres dans la bibliothèque du palace
cette pièce où règnent tant de sources d'inspiration
l'homme-chat dans son costard et ses beaux souliers
s'en allant à une réunion de la haute-direction
la langueur du chat brooklyn tapi dans la chaise de cuir
entamant un vendredi de royale paresse
la fille dans le métro à la peau brune mat
et au fard à paupière net dessiné en rose
le fin bracelet en or à la cheville d'une autre que j'ai croisée
les lunettes de soleil
les pommiers ou cerisiers en fleurs
embaumant le parc entre guy-favreau et le palais des congrès
et les personnes arrêtant leur chemin pressé
le temps de les prendre en photos
la ligne blanche sur le suède bleu foncé des souliers
de l'homme qui monte les marches devant moi
théo au bureau avec les lunettes à bordures rouges
sur sa peau café rwandais
qui mange du gingembre cru car il doit bien faire l'amour à sa femme
théo qui depuis notre déménagement hier est maintenant devant moi
et gesticule avec ses mains pendant qu'il parle au téléphone
sa boîte de lait d'amandes et de vitamines c sur son étagère
nabila l'indonésienne et ses yeux bridés maquillés
dans son beau visage ovale cerné de son hijab
shérine et hamida qui ont commencé leur jeun du ramadan
et font famine devant le soleil mais se gavent dès le coucher
et se lèvent avant l'aube pour se nourrir
tout en cuisinant le souper pour les enfants et la famille
et parce que le jeun est bon pour la santé
me conseillent de le faire en hiver
lorsque les journées sont plus courtes
car on a le droit de tricher
la beauté d'éric que je trouvais empêtré dans ses bottes d'hiver
il y a quelques semaines
et qui fait son 30k de ride de vélo de sa couronne nord
au terminus du métro et descend la ligne orange
puis saute dans la douche une fois dans l'édifice
pour ne pas empester ses collègues
le vase bleu de cristal de notre chef d'équipe
rempli de bonbons pour tous ses collègues
le merci de la cliente au téléphone
et le compliment sur le service d'excellence
la dame au bout du fil qui s'occupe de sa nièce
suite au décès de sa soeur
le livre sur les trucs de fiscalité si bien écrit
dont les paragraphes se dévorent comme les chapitres du roman
entre deux appels à l'agence
le soleil au sortir de l'édifice en fin de journée
la rousse assise proche de la fenêtre
au fard lilas identique à la couleur de ses montures
et de son rouge à lèvres
les cosméticiennes avenantes au jean-coutu
la caissière qui t'offre un sac en papier
les viennoiseries de la boulangerie du coin pour le lendemain
l'homme-chat qui rentre avec un colis
car il a commandé un chandail au uk
et que je l'aime d'être ainsi
la dégustation de deux sortes de chips qu'il me fait
en me mixant un fabuleux coquetel de son cru
la beauté de cet homme lorsque pour accompagner
une vulgaire pizza réchauffée
il débouche ensuite un bon vin
et même lorsqu'il débouche un bouchonné
les talons de chèque et les factures imposantes
du client dont je tiens les livres en fin de soirée
l'envergure du professionnalisme

toute la volonté humaine de bien faire
de vouloir plaire
d'être beau et gentil envers les autres
le respect
l'envie
le désir

beaucoup de belles choses à contenir dans une vie
quand on s'y attarde

et le temps qui redonne envie de voir tout cela
d'aimer
d'écrire.

l'article de geneviève dans la revue espaces.

samedi 12 mai 2018

transformation



je me sens encore à côté de la track
et je trouve que ma transformation est
vraiment longue et douloureuse

mais même si
hier j'ai eu le temps de faire deux fois mon quizz
relire mes réponses et partir trente minutes avant la fin
sinon je trucidais la surveillante
même si
je voulais raccrocher la ligne au nez
des prestataires qui me tapaient s'es nerfs
même si
j'évitais de croiser un collègue
que j'ai envie de vomir
à cause de son excès de sollicitude
même si
je me suis endormie devant ma formation web
en après-midi et que j'ai eu envie de crisser mon camp
même si
j'ai failli rester dans le wagon
de nombreuses autres stations pour finir mon sudoku
même si
j'ai utilisé les escaliers roulants
pour monter dans le métro
même si
je suis restée à la station les yeux rivés
sur mon bout de journal
à côté des quêteux et des distributeurs de journaux
pour ne pas rentrer à la maison
même si
j'ai failli boycotter un souper entre amis hier soir

il reste que
après une bonne nuit de sommeil
et une bonne dose d'amour
mon cerveau voit assez clair pour comprendre
que je suis sur le bord du burn out
et que je doive me remettre en question
encore une cinquante millième fois

en juin deux mil treize
proche de la maison de margo à dennys
cape cod
virginie me demandait si je voulais vraiment être pharmacienne
si j'avais vraiment envie de ce quotidien
alors que j'envisageais à cette époque
quitter un poste prometteur
au sein de la septième banque du pays
elle me forçait à m'imaginer ce futur
parce que le chemin allait être long et douloureux
et il fallait qu'il en vaille la peine

un an plus tard
j'entreprenais des études en comptabilité
parce que le chemin allait être moins long
mais je n'avais pas envisagé le futur
c'est le propre de l'être humain
de s'emmerder avec le futur
depuis qu'on travaille les champs du matin au soir
on doit penser aux saisons aux récoltes
au climat aux intempéries
aux périodes de bombance et celles de vache maigre

moi
je ne pense à rien
je pense à bien manger à bien boire
à m'habiller à me parfumer
à lire et à contempler l'art
donc non
je n'avais pas pensé à mon avenir

mais je savais que le présent n'était plus le bon
je ne pouvais plus m'astreindre
aux contraintes corporatives
elles me pesaient trop lourd

mais j'ai eu un autre poste
dans une autre corporation
et j'ai continué
relevant à nouveau un autre défi
m'y investissant entièrement
sans penser
jusqu'à ce que ce soit clair
que ce n'était plus mon monde
qu'il fallait que je me transforme

il me fallait de la liberté

mais à quel prix

j'ai choisi le chemin de la comptabilité
j'aurais pu choisir le petit pain
le petit gagne-pain
le facile
mais mon orgueil m'en a empêché

leçon de vie
l'orgueil est un péché capital
et non un coach de vie

j'ai choisi un long et douloureux chemin
qui jour après jour depuis quatre ans
me pèse me diminue
la croix est trop lourde à porter
je ne sais pas pourquoi j'ai besoin
de traverser ces épreuves

parce que ma vie a été trop facile avant

je ne sais vraiment pas ce que ça change à l'humanité
de faire ce que je fais
c'est un diplôme dur à obtenir
en travaillant à temps plein
d'ailleurs pourquoi me suis-je retrouvée
à travailler à temps plein
moi qui ne voulais plus de cela

je n'ai pas assez de prédateur
je suis en train de m'autodétruire
à force de vivre dans l'abondance
manger boire chier
dormir me lever travailler

non

j'ai juste envie de m'enfuir

tu as raison virginie
il faut que ça en vaille la peine
je repars réfléchir
et à défaut de trouver rapidement la réponse
je retourne travailler
et faire de mon mieux
dans mon quotidien
celui qui m'est alloué
pour me retrouver.

samedi 5 mai 2018

stop



du lundi au vendredi à l'agence
j'aide toutes sortes de gens
qui parlent le français ou l'anglais
qui baragouinent l'un ou l'autre
ou un mélange des deux
ou encore rien pantoute

il y a les asiatiques
les chinois de hong kong établis à vancouver
les autochtones à travers tout le pays
ceux qui portent des noms francophones
et tous les anglophones
tinker drinker dreamer white baker
les ressortissants de la côte d'ivoire
les syriens qui ont fait zéro revenu en deux mil dix-sept
zéro revenu en deux mil seize
et zéro revenu en deux mil quinze
il y a les résidents temporaires avec permis de séjour
ceux avec permis échus
il y a les réfugiés
il y a les résidents permanents
il y a les français
il y a les numéros commençant par zéro et ceux par neuf
il y a ceux qui te donnent leur numéro de téléphone
au lieu du numéro d'assurance sociale
en t'assurant que c'est le bon
il y a les italiens de st-léonard et ceux qui appellent de milan
il y a les mères dont le mari habite au pays
il y a les enfants sans parents
qui sont en centres d'accueils
il y a les grands-mamans qui s'occupent des petits
il y a les parents
avec quatre enfants handicapés
il y a les gens qui appellent pour aviser du décès
de leur femme ou de leur mari âgé de quatre-vingt-trois ans
et qui gèrent chaque chose patiemment
une à la fois et ne pleurent pas
il n'y a pas encore eu la mère
m'annonçant le décès de son enfant mineur
mais ça ne saura tarder
les statistiques ne jouent pas en sa faveur
il y a les gens de toutes les races
les jaunes les rouges les blacks
les intoxiqués les ivres les décrochés
les résidents sans domicile fixe
ceux qui ont déménagé tant de fois dans la dernière année
qu'ils ne peuvent te donner aucune adresse valide
il y a ceux qui habitent des boîtes postales
et ceux qui changent de province
il y a les étudiants étrangers
et les divorcés pas encore séparés
il y a les jeunes n'ayant pas vécu
douze mois de vie conjugale
mais sont conjoints du fait d'avoir déjà eu un enfant ensemble
il y a celle qui a eu deux enfants en moins de deux ans
et trois états civils différents
il y a la mère dont le mari prend l'argent
il y a l'homme qui veut accéder au dossier de sa femme
il y a le mari dont l'épouse ne parle pas la langue
il y a le mari âgé qui n'entend plus bien
il y a ceux qui ne savent pas lire
il y a ceux qui crient car ils ont eu un accident cérébrovasculaire
et ceux qui oublient tout dans un cerveau noyé
il y a ceux qui laissent leur papiers dans le pick-up
il y a les téléphones cellulaires
il y a ceux qui appellent du chantier
et ceux qui appellent sur la réserve
il y a les enragés et les frustrés de la vie
qui sont tous doux en fin d'appel
il y a les puckés pour vrai
il y a ceux qui appellent pour le prochain
soixante-dix piastres trimestriel
il y a tous ceux qui n'ouvrent pas le courrier
il y a les enveloppe-phobes
il y a ceux qui essayent l'électronique
il y a ceux qui changent de garde tous les mois
il y a ceux qui savent nommer leur huit enfants
et donnent leur dates de naissance en ordre chronologique
il y a ceux qui ont des papiers de cour
et d'autres qui ont toutes leurs déclarations de revenus
il y a les débiles
et les parents d'enfants autistes
il y a ceux qui mémorisent le montant
de la ligne cent cinquante
et ceux qui appellent la ligne francophone
pour te parler en anglais
il y a les crédits pour personnes handicapées
et les gens sans fichier
ceux qui ne sont nulle part
et qui doivent être attachés à un conjoint guide
il y a ceux et celles
à travers tout le pays

je ne les aime pas tous d'emblée
ils me déconcertent avec leur étourderie
leur ignorance leur négligence
mais j'aime toujours les servir
car je sens la volonté
j'admire leur patience et leur humilité
leur écoute l'effort qu'ils mettent à comprendre
et à agir
ils veulent savoir régler essayer
ils font
ils avancent
et à la fin des appels
qu'ils aient pleuré crié sacré ou épelé
nous sommes eux et moi toujours un peu plus contents qu'avant



mais il y en a d'exceptionnels que j'exècre



ceux-là  je les haguis du début à la fin
je suis capable de haine professionnelle

la pimbèche à l'accent français
qui n'a aucune réponse à tes questions
car c'est son fiscaliste qui a fait ses impôts
alors qu'elle déclare un gros revenu
de sept mille huit cent soixante dollars par année

(fiscaliste de mon cul
pauvre conne)

le mec qui ne peut te donner
aucune des informations sur son dossier
même si ça prend ça pour aider sa blonde
parce que tu vois
il ne sait pas
c'est sa secrétaire qui s'occupe de ça
c'est trivial de connaître son revenu net
de trois cent cinquante huit mille dollars
et de savoir si sa déclaration de revenu
a été transmise électroniquement ou en papier
il ne fait même pas l'effort ludique
d'essayer de guesser d'un coup qu'il tomberait dessus par chance
et que ça changerait la vie de sa conjointe

(estique de parvenu de mon cul
pauvre con)

ceux-là
ils m'enragent
ils me font pester
j'ai envie de les fesser
ils réveillent en moi la tueuse
je veux les étrangler et leur faire mal
ces espèces d'incapables qui se prennent pour d'autres
et c'est à ça que je pense en silence
pendant qu'ils n'essayent rien
baignant abjectement dans leur suffisance
pendant que la vie avance comme si on leur devait tout
je les haguis en silence
au bout du fil

et pour ceux-là
et ceux-là seulement
le mensonge a été crée
celui où je prétends que la ligne griche
qu'elle va être coupée
que j'entends vraiment mal
et que

oups

ciao
bye
hasta la vista baby
on passe à un autre appel.

samedi 28 avril 2018

ligne de vie


(image sans crédits volée sur un site web)

voici ce qui m'occupe ces jours-ci
et qui fait que je ne suis pas parlable
non parce que je sois devenue asociale
mais que je manque de temps

j'ai un contrat de jour dans une agence
de neuf à cinq avec trente minutes pour luncher
et deux pauses de quinze minutes
j'ai accepté le contrat
pensant qu'il se qualifierait pour un stage
à l'intérieur du vingt-quatre mois obligatoire
pour obtenir le titre de cpa
je ne sais pas encore si ça va marcher
mais j'adore ce contrat
j'y trouve bien mon compte
ça me donne un coup de pouce financièrement
j'y aide des gens au quotidien
et j'ai du plaisir dans une équipe
avec une chef d'équipe
qui est plus une mère-poule
qu'une boss

les soirs et les week-ends
je m'occupe de mes clients
ceux que je n'ai jamais sollicités
mais qui ont accouru dès qu'ils ont su
que j'allais travailler les chiffres
que je saurais m'occuper des leurs

et depuis janvier j'ai refusé quelques clients
j'ai prévenu les miens que je n'en prendrais pas d'autres
j'ai gardé la crème par manque de temps
et c'est parfait

j'ai donc laissé les moins bien organisés
en arrière
tant pis pour eux
ce sera toujours tant pis
pour les moins organisés
dans la jungle de la vie
il faut un minimum de discipline
un minimum de volonté
pour sortir du marasme
faut pas se complaire dans son propre bordel
(j'haguis les pleutres)
et surtout ne pas utiliser le prétexte que
tu sais je suis un artiste
on est comme ça nous autres
jamais à l'heure
comme si c'était futile d'être rigoureux
comme si la création te donnait un passe-droit

moi aussi je suis une artiste
et je suis fichtrement bien organisée
faque va chier
si tu veux travailler avec moi
sois à la hauteur
(fin de l'éditorial)

ce week-end après le brunch de fête du frérot
je vais clore les dossiers fiscaux
de mes clients pour entamer
leurs affaires d'entreprises dès le mois de mai

et le week-end prochain
je débute mon deuxième cycle en compta' à l'université
avec des cours le samedi
et les lundi et mercredi soirs

j'essaye d'avoir sept jours de congé cet été
entre ma session scolaire d'été et celle d'automne
mais ça ne sera pas simple à l'agence
que veux-tu
c'est si prometteur un poste d'entrée
à la fonction publique
on peut bien faire quelques compromis

mais bon
il faut faire des choix
et ces jours-ci je ne suis jamais sûre des miens
car je suis fatiguée à outrance
et ne pas avoir le temps de penser
est très périlleux dans mon cas
car je ne suis plus très jeune
et si je mange mal
manque de sommeil et de temps pour l'exercice physique
je peux en tout temps voir trouble
et vouloir me calisser
sous les roues du train

je suis la première à dire
qu'on peut choisir sa vie
et je me demandais cette semaine
pourquoi je ne choisissais jamais la plus simple
et je pensais sérieusement
souffrir d'un complexe d'infériorité
qui me pousse sans arrêt à vouloir prouver
que je suis meilleure que les autres

je ne suis pas heureuse de moi
ce n'est pas suffisant
j'ai un orgueil mal placé

et puis jeudi je pose les yeux
sur la chronique de nicolas langelier
dans le dernier nouveau projet
et je comprends tout
à tout le moins
je suis touchée

il me manque certainement de participer
à quelque chose de plus grand que moi
je n'ai pas besoin d'être meilleure que les autres
je n'ai pas besoin de m'essoufler ainsi
comme une bonyenne
et crever avant le temps
j'ai besoin de m'investir avec la communauté
sentir que j'aide
je veux faire partie d'un tout qui est plus ambitieux que moi
j'ai besoin de savoir qu'ensemble
tout est possible
et qu'on avance

mais je manque un peu de courage
je n'ai pas envie de pédaler seule
je n'ai pas envie de mener
ni de mobiliser
je lâche les bras au lieu d'aller à la rencontre
et de faire lever la pâte

alors je fais lever la pâte
dans la cuisine du palace
dans mon ordinateur
dans ma calculatrice
dans mon emploi du temps

pour combler ce grand vide sidéral
qu'est le manque d'un projet commun
un projet qui fait une différence
qui fait avancer l'humanité
plus que celui d'obtenir un titre en comptabilité

j'espère quand même que lorsque j'aurai
complété mon estique de titre de comptabilité
vers mes cinquante-cinq ans
je sois finalement en symbiose
avec mes valeurs et mon environnement
et que je participe davantage
à la progression d'un tissu social
plus intéressant

je sais déjà que mes fils le font à leur tour
mais j'aimerais bien encore
jouer dans cette terre
qui est la nôtre
et que je souhaite comme tous
vouloir rendre meilleure.

lire le petit dernier 
toujours pertinent
qui m'aide constamment à réfléchir.

samedi 21 avril 2018

un autre appel



franchement
je trouve que c'est trop long la vie
mon désir de vivre jusqu'à cent trois ans
il y a quelques années
est remplacé avec le temps
par une lassitude tacite

comprenez moi bien
je vis une bonne vie
et je suis très heureuse
j'aime tout ce qui se passe ici
j'ai envie de faire des choses
de peindre et d'écrire
de vivre seule avec l'homme-chat
dans le bois

mais c'est trop long

c'est une tare que nous puissions vivre
maintenant plus longtemps
que la bouffe et la médecine soient meilleures

mais il faut les vivre
tous ces jours additionnels
cela prend des ressources
on consomme plus d'eau
plus de nourriture
on dépouille encore davantage
la terre de ses richesses
c'est nul et absurde

je suis contre

il n'y a plus d'utilité
à vivre au-delà de notre contribution à l'humanité
dès lors qu'on a procréé
ou aidé
on a fait notre part

on devrait pouvoir sortir dignement
fermer la porte derrière soi
et une fois qu'on a tout barré
en s'assurant que le rond de poêle est bien éteint
et les lumières fermées
on saute dans le taxi
au milieu de la nuit
et c'est fini
on ne revient plus

générique
on passe à un autre appel

on laisse la place aux plus jeunes

mais bon
puisque je suis encore ici
aussi bien aimer la vie
parce que ce n'est pas parce que c'est long
que j'ai le droit d'écoeurer le peuple
ou de casser le party.


samedi 14 avril 2018

avec ou sans dents



j'ai deux dents de sagesse en bas et une en haut
je ne me souviens pas si la quatrième
a été extraite ou a refusé de pousser
et je ne sais pas non plus si c'est cela qui fait
que je sois à mon grand étonnement
affublée de cette qualité
qu'on nomme la sagesse

elle n'est appréciée que par les autres
c'est par eux que je le sais et non par moi-même
car comme tout le monde
ma vie est une folie quotidienne

mais un certain jeudi matin
caroline m'a donné mon petit papier
sur lequel était écrit sagesse
comme étant la qualité qui me définissait
entre toutes
à ses yeux

je suis contente après tout
d'être sage
pas comme une image

mais sage
comme on devrait l'être en mûrissant
sage de savoir
comme on souhaiterait que jeunesse puisse

pour que les jours de folie
soient moins durs à traverser
car on sait qu'une bonne nuit de sommeil
efface de nombreux soucis
pour que la fois où tu as pleuré dans ma cuisine
il y a près de six mois
ne soit plus qu'un vague souvenir
pour que les jours de rush d'angoisse et de stress
soient supportables
car les périodes de pointes ont une fin
pour que les difficultés deviennent des opportunités
de devenir the better person
quand on a encore envie de vivre
pour que les jours sombres
se définissent entre parenthèses
quand on se souvient de la beauté des émotions

cette sagesse-là
je l'accueille avec gloire et appétit
car c'est elle qui me sauve dans la vie
qui me permet de faire les tâches les plus ordinaires
qui me permet de fournir les efforts
le labeur
de ne pas pleurer ni me plaindre
de façon nombriliste et ostentatoire
de me rapporter dans la dimension réelle
du grand scheme of things
dans lequel je n'ai ultimement aucun pouvoir
sauf celui de me conduire
le plus droitement possible
au niveau du coeur
et de la rigueur

cette sagesse elle me sert aussi
à aider autrui
et ces jours-ci je le sais je le sens et je l'utilise
à bon escient
j'exécute un contrat dans une agence
à répondre au téléphone
à des personnes qui ont besoin d'aide
d'information d'éclaircissement
car elles sont en ce moment
dans un dédale obscur et incompréhensible
elles ont besoin de la clarté
de l'empathie et du détachement
de la bienveillance et du calme
et je leur donne tout cela posément
du lundi au vendredi
et chaque appel qui commence par la panique
l'angoisse et la colère
se termine calmement par un remerciement
et un souhait de bonne journée

la sagesse c'est cette chose
qui rend les lendemains toujours meilleurs
et qui nous aide à sortir de la noirceur

j'ai ça
je le sais
je le sens en moi
et je n'en suis pas chiche

profitez-en

ma' et pa' m'ont bien construite à cet endroit
s'il y a une utilité que j'aurai dans cette vie
ce sera d'en prodiguer pour aider

et by the way
comme en témoigne
maman chimpanzée
la sagesse n'est pas l'apanage de l'humain
j'aurais pu naître poilue
et me promener toute nue
sans perles ni résilles.

samedi 7 avril 2018

saynètes



je n'ai pas quitté facebook
à cause d'un petit scandale d'utilisation
de données personnelles

vous savez ce que j'en pense
de la vie privée du monde et de la mienne en particulier
à l'ère où l'on veut tout prendre
sans rien donner
c'est la plus grande illusion
qui berne étonamment même les plus cultivés d'entre nous
je ne peux pas comprendre
comment on puisse encore penser pouvoir posséder
quelque chose en propre
quelle bêtise
quel égoïsme
et quel manque de réalisme

j'ai quitté facebook
parce que je n'avais plus le temps d'y naviguer
j'adore facebook
et j'ai été pendant dix ans
une facebookienne exemplaire

si avec dix likes
cambridge analytica pouvait connaître ma vie
avec toutes mes publications mes partages
mes commentaires et mes appréciations
la planète entière
connaît déjà la couleur de mes bobettes
et le nombre de stérilets
qui m'ont jadis habitée

je n'ai pas sevré et je m'en porte très bien

mais cette semaine je réalisais
comment ma pensée avait changé
alors que je fréquentais facebook
chaque geste que je posais dans ma journée
résonnait dans ma tête comme une phrase
une phrase que je mijotais
et qui allait atterrir dans les
cinq dix quinze vingt vingt-cinq minutes suivantes
sur mon profil facebook
souvent précédée d'un mot-clic

j'y déposais les moments de ma vie
comme on crée des colliers de perles
je vivais littéralement mes jours
comme une mise en scène
une vie découpée en dix mille saynètes
chaque moment illuminé et poli
et dont la beauté était magnifiée
et par la bande
ça donnaît un goût meilleur à tout ce que je faisais

depuis quelques jours
je ne vis plus ma vie en forme de phrases
je la vis en forme de vie
sans beaucoup de mots
et plutôt pleine de chiffres
et cela me fait une bonne vacance pour l'esprit
c'est plus fluide
plus naturel
et avec autant de goût

je reviendrai à l'écriture quand le temps
se présentera sera là assis avec moi
sur le banc de la création

rien ne me manque
à part le temps

les amis sont toujours là
à un message près de me parler de me voir
de me faire rire
les photos s'empilent dans le vide sidéral
comme mon cahier de bord visuel
c'est ce qu'oscar disait hier
un journal photographique
qui soutient ma mémoire déficiente
ma mémoire paresseuse
depuis que tout est si accessible et facile

alors je suis encore dans le cyberespace
à vivre et partager avec des gens en chair et en os
et avec une vie aussi privée
que celle du ver de terre qui se fera bientôt écraser
lorsque nos trottoirs montréalais
se mettront à pleuvoir

avant de longs siècles d'univers
où toute cette vie si banale
n'aura plus aucune importance.

ps : en parlant de partage
le brooklyn sketchbook project dans la photo
est une perle.

samedi 31 mars 2018

le chant de la terre


le chant de la terre
peter krausz, 2004 - estampe et pastel

des fois le matin
lorsqu'aucune alarme ou rendez-vous auroral
ne nous bouscule
je me réveille à ses côtés
et s'il me voit
il me gracie de son sourire bienveillant

le sourire est le langage qu'il pratique le plus souvent
alors que nos visages s'aimantent
et avant que nos corps ne s'agitent
et s'ébruitent

je me colle la joue contre son épaule
et flatte son plastron
comme on flatte le chat brooklyn
son torse est touffu
et couvert d'une toison qui n'est pas
fine comme le duvet du poussin
ou comme la fourrure du lapin
elle est frisée et abrasive
et c'est par là que l'homme qui mûrit
devient d'abord grisonnant

je remarquais juste récemment
qu'il était velu jusqu'aux jambes
d'un poil doux et bien plus noir
nous les femmes n'avons pas cette pilosité
et je ne sais pas à quoi elle sert
sinon qu'à être caressée

dans l'inaudible bruissement des draps
dans la pénombre de notre chambre forte
que peinent à fendre les rais du soleil
ses tentacules me happent et m'emprisonnent
et nos muscles meuvent nos corps
centimètre par centimètre
sans aucune logique géométrique
sans agression ni hâte

ils se frottent se collent et se malaxent
ses membres s'imbriquent en moi de mille et une façons
nos corps se réveillent pour donner la vie
et malgré la force céleste qui nous anime
jamais mes os ne se fracassent sous son poids
jamais nos fronts soudés ne s'abiment d'ecchymoses
jamais ses phalanges ne saignent sous mes dents

avec l'art du sculpteur
il modèle mon corps jusqu'à
ce qu'il devienne une marée d'extase
et lorsqu'il se dresse sur moi
fort et large comme un minotaure
je me réjouis et je me dis
que j'aime tant cet homme
solide comme le roc
doux comme les algues

et je sais que si nous célébrons ensemble
cette semaine son anniversaire
pour une dix-huitième année
que si nous sommes encore partenaires dans cette vie
que nous traversons les jours et les années en paire
c'est parce que nous pratiquons encore
ce langage qui nous a liés il y a si longtemps
le plus ancien de tous
en répondant à l'unisson
au cri des oies
au chant de la terre.

samedi 24 mars 2018

revirer


thelma and louise
adrian biddle - director of photography

chu dans l'juice ces temps-ci
je le sais
c'est juste comme ben du monde
que je connais

le juice de la vie
celui qui fait qu'on perd le nord
de sa boussole
celui qui fait qu'on n'a plus le temps
de se poser de réfléchir
on ne fait que faire des gestes
dans le but précis de finir
de finir quoi tu me demandes
de finir point

un jour j'ai envie d'en finir
avec ma vie
j'ai trop vécu
c'est assez

et puis jeudi
comme une boule dans le ventre
j'ai eu envie de new york
encore
comme dans les vingt dernières années
new york tout le temps
sans arrêt
avec sa froideur sa moiteur
sa déshumanité
son béton son acier son verre
et sa rivière hudson

new york
plus grande que nature
excessive
la dixième avenue au nord de la trentième
pleine de housing projects
glacée par le vent et la grisaille
quelque chose de large et inhumain
une prison
new york et son odeur de métal mouillé

j'avais envie de ça
du fer et de la vapeur

à la place
j'avais la tiède montréal
celle qui peine à se déshabiller
la pas violente
la gentille douce et tranquille

je voulais éclater
casser des assiettes
faire revoler des têtes
à coup de pelle en arrière des oreilles
je voulais partir

rien n'était assez grand pour contenir
ma rage
pas une rage de vivre
non
trop de fatigue
une envie de finir cette course

une envie de grandeur
pas l'espace
pas l'everest
ni le kilimandjaro
pas le grand canyion
le vide de la ville
celle où l'on se perd
celle qui vibre
celle qui fait tomber
celle qui écrase
assassine tue

faque vendredi
au lieu de tuer
d'assassiner
et de revirer dans la grosse pomme

je me suis fait couper les cheveux
et j'ai été heureuse

aujourd'hui je pars en pick-up
dans le vermont
je ne ferai aucune crise
je ne pleurerai pas
je prendrai congé
et je reviendrai reposée

la vie
c'est simple de même

il s'agit de bouger
il s'agit de muer

get the fuck out of yourself!

samedi 17 mars 2018

les gars



les gars
je les appelle de même car ils viennent en paire
je ne sais pas comment je les appellerais
s'il y avait parmi eux une fille ou deux
je dirais probablement les enfants
ils sont si proches en âge
que même blanche les appelait les jumeaux
quand ils étaient petits

c'est ça
ils étaient petits

je ne dis plus mes gars
depuis aussi longtemps que je m'en rappelle
ils n'ont été miens
que quelques mois en gestation
après ce sont devenus des petites bêtes libres
pleurant criant rampant riant parlant mangeant
et totalement hors de contrôle

je ne sais pas comment j'ai pu élever ça moi
des enfants
mais ça s'est fait
somehow

j'étais si jeune
bonyieu

je n'avais pas le temps pour eux
je leur suis si redevable aujourd'hui
d'être aussi élégants gracieux et bons
malgré le peu que je leur ai donné dans leur enfance
à part la magic mountain de disney à orlando
     ah oui ça c'était magique

si peu
sinon que sept jours d'amour sur quatorze
pendant près de dix-huit ans

puis ils sont partis

quand je regarde des photos d'eux petits
mes petits cocos
mes flos
mes grumeaux
mes petits choux
j'ai un trou dans le ventre
que rien au monde ne peut combler
une partie arrachée de moi qu'aucune plénitude n'emplit
pas même le souffle le plus zen
et je sens le morceau mou du coeur se presser
celui qui fabrique les larmes
et mon corps devient une mer
se liquéfie
et je pleure un peu

il me manque d'avoir des petits
et pourtant

je n'ai jamais aimé m'occuper des petits
ça dérange ça bouge partout
ça reste jamais tranquille
c'est bruyant
ça court

ah maudit
que ça court ça grimpe et ça saute
que c'est plein de vie

et quand je les vois
plus grands
maintenant

ils sont si grands

ils ne sont plus mes gars
depuis aussi longtemps que je m'en souvienne
ils sont les gars
gabriel
et
thomas

et ils m'émerveillent
ils s'assoient à table et me parlent
et se parlent
et nous éduquent
sur leurs rêves
sur leurs vies
sur la vie
sur ce qui se passe à l'extérieur
quand on veut encore
quand on croit
quand on a confiance
en soi et dans la société
quand on veut encore faire une différence

et ils me galvanisent
et je sais qu'ils m'aiment
autant que je les aime
et je suis si chanceuse
de connaître
par le seul lien du sang
ces hommes magnifiques

et j'ai si peur qu'ils meurent
et mon coeur à nouveau
s'emplit d'eau

parce que l'on tient trop
à ce qui est trop beau.