samedi 18 août 2018

urbania


il y a dix jours
je me frappais la tête sur la table
en pensant que nous allions quitter
la caniculaire montréal
pour foncer droit dans la chaleur
d'autres grandes villes
américaines de surcroît

pourquoi n'avions-nous pas choisi
de nous exiler en camping
sur une roche du bas du fleuve
ou partir en westfalia
vers les montagnes du bc
okay ça va
l'exemple est mauvais
en west on ne serait pas arrivé au bc

nous avons passé l'hiver et le printemps
enfermés au palace urbain
j'avais des cours tous les samedis
ce qui nous empêchait
de sortir de la ville
ne serait-ce que pour une escapade en moto
dans les campagnes du québec

quelques jours de trève à la st-jean
et on a mis le cap vers le lac ontario
et c'était bon d'être au lac
mais version civilisée toujours
parce que les maringouins
on n'y est pas accoutumés

je pensais donc que nous étoufferions
durant le mois d'août
entre les tours de béton
dans les rues d'asphalte
sous les enseignes de néon

et puis non
en approchant de chicago lundi matin
dans notre rutilant pick-up rouge
muni de la ez-pass
et roulant sur puis sous
son autoroute longeant le lac michigan
en voyant ses centaines de gratte-ciel
côtoyant ses parcs côtiers et ses rives de plages
nous étions encore une fois
aspirés dans le vortex des belles cités
l'endorphine gonflait à nouveau
nos veines d'excitation

nous sommes des bêtes urbaines

nous savons trouver l'apaisement
à regarder dormir le lama et le gorille
au zoo de lincoln park
nous savons réfléchir et aimer
en face d'une toile de hopper
au art institute
et nous émouvoir devant
les enfants qui sautent sous l'eau des fontaines
nous savons nous reposer
les pieds nus dans le lac
le corps filant en longueurs
dans le chlore de la piscine de l'hôtel
nous savons offrir à nos bouches
les bons esprits et la bonne chère
nous savons profiter des meilleurs lits
et laver nos visages
dans des endroits civilisés
nous savons courir dans les sentiers de parcs
et le long des lacs

et nous remarquons
que ce qui nous repose
n'est pas tant la nature et le dépaysement
mais de faire ce dont on a envie
sans le trouble de l'inconfort
sans les coups de soleil
ni les piqûres d'insectes
les ampoules aux pieds
les maux de dos
et les corps trempés de pluie

nous aimons le confort des villes
bien pensées
où l'art la culture et la verdure
occupent une place importante
où l'âme peut s'évader
et où nous pouvons vivre momentanément
dans tous ces endroits
que nous ne pouvons posséder
dans les halls d'édifices centenaires
aux planchers qui craquent
dans des salles de verre et béton illuminées de soleil
pleines des œuvres des grands maîtres
sur les bancs des plus beaux parcs

parmi des foules d'autres humains
qui comme nous
profitent de la félicité.

samedi 11 août 2018

monastère



hier matin
comme toutes les fois
où je m'attable à l'aube
pour faire de la comptabilité
je me suis enfermée dans ma bulle
et n'en suis ressortie que vers treize heures
pour manger rapidement
me doucher puis partir

entre temps
je lisais une publication courte
sur les réseaux sociaux
qui parlait de flow
et de flow channel
je n'ai jamais su comment traduire flow
convenablement en français
pour décrire la fluidité d'une production

lorsque je suis dans ma bulle de chiffres
sans musique sans radio
avec une connexion mentale intense
entre mon cerveau mes yeux
mon clavier numérique
et mon écran d'ordinateur
je suis dans ce flow channel
tout est fondu dans ce périmètre d'interaction
rien ne déborde
il n'y a aucun gaspillage d'énergie
la concentration y est maximale
je n'ouvre pas le courriel
je ne réponds ni à la porte
ni au téléphone

lorsque je suis dans cette bulle
je m'enfuis

les chiffres me parlent en colonnes
et en comptes en T
la comptabilité en double partie
est mon langage préféré
débit crédit débit crédit
moi qui suis née balance
ascendant balance
ça me plaît quand l'arithmétique est résolue

depuis les années quatre-vingt-dix
j'ai été aspirée dans le vortex des chiffriers
alignant les colonnes à l'infini dans lotus
pour calculer des VAN
des flux de trésorerie escomptés
pour dégager les commissions
payables au courtier
de la finance cent un comme on dit
après j'ai pitonné le tout dans ma HP financière
et c'était beaucoup plus simple

j'ai monté des excel d'états financiers comparatifs
pour des centaines de clients
dont j'analysais le crédit
afin de normaliser des rentabilités
et évaluer les flux de trésorerie
générés par les opérations
servant au calcul d'un goodwill
que l'on pouvait financer
faire des analyses de sensibilité
hausse de taux perte de marché concurrence
et cetera
tout pouvait se traduire en chiffres

aujourd'hui encore j'ai une propension
à calculer précisément
j'y perds beaucoup de temps
préférant la sécurité des chiffres
aux aléas des mots et de la réflexion
aux normes et grands principes comptables
aux lois et règlements
oui
je préfère l'ordre
les cases
les sudoku
comme les anciens mathématiciens chinois

j'arrive à camper le désordre et l'organique
la complexité
dans des colonnes bien alignées
qui traduisent en symboles décimaux
les réalités importantes
pourquoi tu te lèves le matin
pour servir des clients
comment ça se traduit
qui te paye bien qui te paye mal
qui est ton plus important fournisseur
avec qui devrais-tu développer
quel pourcentage de marge génères-tu
combien d'impôt devrais-tu mettre de côté
pour éviter de faire des provisionnels
l'an prochain

donne-moi des chiffres et du temps
et je rentre en mode monastique
pour des journées entières
pour entretenir avec eux une longue conversation
une valse amoureuse
dont je sors béate et accomplie
dès lors que tout balance

et alors je parle et je traduis
et tout est compris.

samedi 4 août 2018

devant



je fais tant de choses
et pourtant je ne me sens jamais sur mon x

   oui mais il y a vingt-six lettres dans l'alphabet
   pourquoi t'acharner à rester à x

c'est la réponse que m'a servie
geneviève comète blonde jeudi matin

c'est bien
on peut donc oublier
l'obsession constante
de trouver la bonne affaire
le qui le quoi le comment le pourquoi
parce que c'est fatiguant à la fin
de douter et se demander
si on perd du temps
si le détour vaut la peine
je compte vous voyez
alors pour moi
rentabiliser est capital
même si je meurs de suite
il faudra que ça ait valu le coup

en rentrant du dej' de charlots jeudi
dans le passage intérieur
vers le métro sherbrooke
il y a une shop de medium
j'ai failli arrêter
parce que seuls m'attendaient
les dossiers de quelques clients
mais personne physiquement
et que je n'ai jamais cru à ça
la voyance
et que peut-être cela me révélerait-il
quelque chose de moins saugrenu
que ce à quoi je carbure au quotidien
le besoin d'accomplir
de devenir

rien niet nada
je n'ai pas pris le temps
de perdre la raison
et de mettre le pied
dans cet endroit inconnu

je ne sors jamais de ma zone de confort
jamais
je sais
vous pensez que si
mais non
jamais

je prends des décisions
rarement éclairées
mais instinctives

puis j'assume

je me fous de savoir si c'est bon ou non pour moi
je suis assez sûre de moi
que je pense que je peux et que je sais
alors j'y vais
et des fois je souffre

j'ai décidé que je voulais devenir comptable
et bien je le fais
même si je ne savais pas alors
que ça allait me prendre tant de temps
et le plus grand effort de ma vie à date

en cours de route
j'ai appris à aimer la démarche
c'est une étude psycho-sociale
du comportement des étudiants
en environnement hyper compétitif
et contexte stressant
c'est devenu un marathon
un entraînement de longue haleine
j'apprends à devenir tough

je me concentre à apprendre
j'aime prendre le temps de comprendre
je ne suis pas une p'tite vite
j'ai besoin que ça se dépose
lentement
et que ça se consolide
dans mon esprit dans mon corps dans mes yeux

et si ce n'est pas mon x ou mon y
et bien je n'ai juste pas le temps
de faire cent mille autres choses
en même temps
hormis quelques muffins par ci par là

je me consacre à mes études
et tout le reste concorde
pour que j'y parvienne
je cours et je nage pour rester en santé
pour éviter les chaleurs de la pré-ménopause
je mange léger je dors beaucoup
pour avoir l'esprit clair
lors de mes six heures de cours
et trois heures d'examen par semaine
plus mes dix heures d'études et rédaction
je fais ça
je focus

je suis bien accompagnée
par un homme très groundé
qui m'encourage à tout faire
mais à être concentrée

avec lui
je suis une adulte
je fais ce que je veux
je butine si c'est cela
mais j'assume
je paye mes bills
je prends soin de moi
je ne néglige personne
je reste polie
un a un b un c
et toute la boîte de céréales si vous voulez
mais je suis là
en vie
à faire des choses

plein

do good
baby
do good.


samedi 28 juillet 2018

clignotant



il m'arrive rarement d'atteindre
le samedi matin
sans savoir quoi écrire
depuis dix ans je couche des trucs ici
et depuis deux mil treize
au moins cinquante-deux fois par année

j'écris comme une pie
j'écris comme je crie
sans penser
sans me taire

en général
il me vient une idée dans la semaine
vers le mercredi mon sujet est canné
puis c'est le jeudi à l'aube
dans le calme de la piscine du centre-sud
que je formule mes idées
que je peaufine mes paragraphes
que mes pensées s'arriment
que les informations et inspirations s'organisent
alors que j'avance en flottant
le long des lignes bleues chlorées

quand j'écris mon texte dans ma tête
tout ce que j'ai lu et vu dans la semaine
se rencontre au sommet
avec le même but

nourrir et articuler mon idée

mais ce matin
je n'ai aucune idée
et je ne me sens pas obligée
de m'entretenir à ne rien dire

dans le doute m'abstenir.

samedi 21 juillet 2018

errances


joblo qui glande
j'ai peu de vacances
depuis que j'ai pris le contrat à l'agence en mars
je travaille sept jours sur sept
et dans la période des impôts
cela incluait aussi mes soirées de semaine

l'homme-chat me dit toujours
que je devrais prendre au moins
une journée de break par semaine
je sais
on a besoin de se reposer

et on a pu le faire pendant quelques jours
entre le baptiste et la fédération
pour laisser l'histoire se faire
pour prendre le temps des bateaux
pour exiler l'esprit dans un état de repos

mais ces temps-ci je n'ai pas le loisir de me reposer davantage
mes objectifs sont clairs et les échéances sont proches
les jours les semaines les mois les années
passent à la vitesse de l'éclair
j'exécute
j'élimine un obstacle à la fois
je marque des points
j'apprends
j'avance

et je supporte très bien ces semaines
où seul le dimanche matin m'est offert
pour courir et déjeuner avec mon époux adoré
en plus de quelques soirées ainsi que mes nuits entières
je supporte ces semaines car elles sont variées
j'écris j'étudie je rédige deux jours par semaine
je vais en classe hebdomadairement deux soirs et un samedi matin
je fais des examens
je travaille à l'agence deux jours par semaine
je complète des dossiers de clients en comptabilité et fiscalité
un jour et deux après-midis sur sept

c'est varié
tight
mais varié

mon outlook est multicolore
et j'ai même des craques d'une ou deux heures
de temps à autre
pour aller nager tôt
ou faire l'épicerie
ou faire des travaux bénévoles
pour le cercle du mac

dans une planification aussi serrée
il m'est impossible de glander pendant une journée entière
comme le préconise joblo
dans son billet de vendredi
mais il m'arrive parfois de m'accrocher
comme hier lorsque la table du jardin est tombée
et qu'il était donc temps de la réparer
j'avais une heure c'était peu
et je me suis dit que ce serait facile
alors je l'ai défaite
j'ai buché pour décoller un presswood
sur lequel nos planches avaient été collées et vissées
pour tenir ensemble
et bref je me suis mise à travailler manuellement
et mon esprit est parti ailleurs

ça n'a pas fonctionné et j'ai dû recommencer
c'est souvent comme ça quand je gosse
j'y vais à tâtons et des fois je me trompe
en voulant relever la table
toutes les planches sont tombées
parce que j'avais revissé le tout
avec des vis trop courtes
j'ai tout recommencé

quand je fais ça
le temps s'arrête
et je suis dotée d'une patience inouie
en autant que personne près de moi
ne me presse
je suis une ermite
dans une bulle
avec mes outils
mes yeux mes mains mes pieds mes jambes
je suis isolée de tout
je suis ailleurs

après l'épicerie
j'ai fait la mousse au chocolat
dans mon bordel culinaire
j'ai échappé le bol des jaunes d'oeufs
et je les ai regardés langoureusement napper mon comptoir
pendant que je battais la crème fouettée
et je me suis félicitée d'avoir acheté des oeufs l'heure d'avant
et j'allais simplement recommencer
y pas d'soucis
je n'étais pas pressée
ça fait ça quand je cuisine
je suis ailleurs

des fois le temps se glisse en interstice
il crée l'entracte

hier j'ai écouté le vidéo
du discours de terence lester
dans sa matinée du creative morning à atlanta
ce mois de juin
c'était une mini-conférence sur l'engagement
et il m'a dit deux choses marquantes

   quand tu t'engages
tu as besoin de te marier avec tes idées
et de divorcer de ton passé

je comprends que je doive
m'abandonner entière à mon objectif
et c'est bien pour ça que je ne lâche pas

il a dit aussi que la plupart des gens s'engagent
sans prendre le temps nécessaire pour le faire
et abandonnent leur projet car ils sont trop pressés

je comprends que si on saute sans cesse
du coq à l'âne sans fournir le temps et l'énergie nécessaire
à ce qu'on fait
notre nature n'a pas le temps de se déposer
on n'a pas le temps de se révéler
de donner le meilleur de soi

ces jours-ci
mes objectifs sont clairs et je m'engage à fond
dans l'obtention de mon diplôme
je batifole un peu à gauche et à droite
et je laisse l'espace nécessaire à mon esprit
et mon corps pour absorber tout ça
le temps est roi
et chaque minute me donne le temps
y compris celles où je m'abandonne la nuit
pour tout ressortir sous la forme
des rêves les plus fous
me faisant profiter d'une autre vie encore
pour être ailleurs
en vacances.

notes : je vous mets trois liens ici
le temps que prennent les bateaux
film de johanne fournier, 2011
conférence de terence lester sur l'engagement
(il s'est engagé à aider les personnes pauvres)
l'été c'est fait pour glander, de joblo.

samedi 14 juillet 2018

esclave



jeudi à l'aube
après un rêve animé où je visitais mélodie
avec mes deux fils pour une fête d'enfants
et où cyrille revenait de travailler en hélico
je me suis levée j'ai enfilé mon maillot de bain
j'ai bu un citron pressé et me suis brossé les dents
puis j'ai pris le métro de la ligne orange
pour aller nager à six heures
à la piscine du centre-sud

sur le quai de la station beaubien
je lisais l'article sur la réaction
de lorraine pintal
face à la polémique du spectacle slav
et je me disais que l'on vivait à une époque extraordinaire
une où tous peuvent s'exprimer
et réagir à chaud à tout ce qui se passe
ce qui se dit
même si on a oublié de prendre le temps de réfléchir
et où tout était publié à la vitesse de l'éclair
nous illustrant des fois nos failles d'humains
notre émotivité notre imbécillité

le métro le matin j'adore ça vers huit heures
les gens se sont grimés
bien mis parfumés coiffés
habillés en costards et chemises
même en pleine canicule
quand j'y suis pour quelques stations
debout en équilibre sur mes pieds plantés au sol
j'aime cette promiscuité
des fois j'ai envie de pencher ma tête
et de l'appuyer sur l'épaule d'un voisin ou d'une voisine
je me sens proche à ce point-là
et je regarde toujours les gens avec le sourire
je sens une communion transcendentale
je sais
c'est rare que l'on définisse ainsi
sa ride de métro

à cinq heures trente-cinq un jeudi matin
pour le premier ou second trajet de la journée
la population est étonnamment dense dans les wagons
si le métro roule à cette heure
c'est parce qu'il y a des travailleurs à déplacer
eux
ils sont grimés autrement
et ils tiennent souvent une tasse de café
ainsi qu'une boîte à lunch rigide

ce jeudi il y a eu une bagarre à la station laurier
alors qu'un type voulait rentrer dans le wagon bondé
et qu'un autre le repoussait sur le quai
j'ai compris que la porte restait bloquée
car celui dehors tirait sur la boîte à lunch du passager
et ça criait de tout bord tout côté
jusqu'à ce qu'un passager du wagon s'écrie
shut the fucking door

le passager est sorti et il s'est retrouvé sur le quai
avec sa boîte à lunch dont un jus s'était échappé
il s'est mis à frapper l'autre avec sa boîte rigide
nous les regardions estomaqués
pendant que les portes se refermaient
et que le wagon reprenait enfin son chemin
vers la station mont-royal

ils se poussaient encore sur le quai
en marchant vers la sortie
peut-être allaient-ils régler des comptes
en plein air
aucun agent de sécurité
ne les escortait

il y avait un noir et un blanc
c'est comme ça qu'on dit
dans les journaux ces temps-ci
les noirs et les blancs
comme les pions dans le jeu de dames
ou encore dans le jeu d'échec
binaire
polarisé
chaud froid
noir blanc
moi je suis jaune
mais on ne parle pas encore des jaunes
si ça continue ainsi
dans quelques années il y aura le péril jaune à nouveau

je me suis retournée dans le wagon de métro
qui grouillait de rires en sourdines
et de rumeurs en créole
et me suis aperçue qu'à cinq heures quarante du matin
ce jeudi-là
mes copassagers étaient majoritairement
des québécois de couleur

ce n'est pas la même couleur qu'à huit heures
ça pourrait être un champ de canne à sucre
en louisiane
mais il fait moins chaud
et on roule sous terre

plus tard dans la journée
j'ai entendu l'histoire d'un gars
qui se faisait visiblement malmener par une dame
et ça le privait ainsi de vivre avec sa fille
et je me suis dit que là encore
il n'en tenait qu'à la volonté d'une personne
de vivre égoïstement
pour que la vie d'un autre en soi ainsi affectée

je vis avec des lunettes roses
depuis le temps que vous me lisez vous le savez
et même si je réfléchis souvent et m'informe
je suis entourée de si peu de misère
et de peu de malveillance

donc je pense que si chacun arrêtait de s'observer le nombril
et faisait preuve de sollicitude
si on faisait de la place dans le wagon
si on disait pardon et merci
si on faisait des sourires
et qu'on tendait l'épaule pour la tête fatiguée de quelqu'un

peut-être y aurait-il plus de paix
si on laissait les gens raconter des histoires
et qu'on en discutait
comme dans un cours de philosophie
pourquoi veut-on tout corriger
formater
revisiter les faits
refaire tout refaire

pourquoi ne peut-on pas juste ensemble
s'aider à marcher en avant

je ne sais pas des fois
mais j'imagine ...


samedi 7 juillet 2018

châtelains



Cabines
Johanne Fournier, 2007

"Montrant les mains patientes et discrètes
qui viennent changer les draps,
poser les moustiquaires ou repeindre les façades,
elle célèbre ainsi le courage
de ces curieux "châtelains"
bien conscients que leur établissement
ressemble à autant de forteresses assiégées."

celle qui célèbre
c'est la cinéaste johanne fournier
dans son très beau film cabines de deux mil sept

cet été l'homme-chat et moi
célébrons notre quinzième anniversaire
de châtelains
et depuis lundi nous mettons à besogner
nos mains patientes
à réparer nettoyer et remettre en état
un de nos grands logements
qui vient de se vider
après cinq ans d'occupation par
près d'une dizaine de colocataires successifs
en faisant une véritable auberge espagnole

chaque fois que je remets les mains à la pâte
dès que je nettoie je lave et je rénove
je reprends possession
je me sens chez moi
j'ai envie de m'installer
comme lorsque j'ai déménagé la première fois
à vingt ans sur la rue saint-denis

peu importe que ce soit un logement que j'ai habité
ou un qui est destiné à autrui
j'aime rentrer et travailler l'espace
et maintenant je chéris cet état
d'être châtelaine en bonne et due forme
de prendre soin des lieux autant que des gens
de pouvoir agir rapidement
sur ce qui ne fonctionne pas
moyennant un coffre à outils bien rempli
quelques connaissances
de la patience et de la méthode
un peu de temps et une carte de crédit de quincaillerie

tout ça ne me serait jamais arrivé
si je n'étais pas accompagnée dans cette entreprise
par le meilleur des associés
mon homme mon mari mon amoureux

d'ailleurs nous sommes devenus d'abord propriétaires
non pas en vue d'en faire une entreprise
mais par besoin de nous loger
alors que j'habitais depuis sept ans
dans le plus bel appartement de montréal
sur le majestueux boulevard saint-joseph
au coin de saint-andré
bien avant qu'on installe à cette intersection
un terre-plein ralentissant le traffic

j'ai été locataire pendant seize ans
et rien ne me poussait à acheter une propriété
j'investissais les lieux avec le même besoin d'habiter
et je ne me sentais nullement chez autrui
puis un jour l'édifice a été acheté
il coûtait à l'époque quatre cent mille dollars
c'était exorbitant pour un sept-plex du plateau
comptant trois six-et-demi et trois quatre-et-demi
plus un bureau de médecin au sous-sol
et c'est finalement monsieur claude chassé
dirigeant de la deuxième génération
de l'empire automobile du plateau
qui a acheté l'édifice au nom de son fils maxime

chassé junior avait le pas lourd
alors qu'il aménageait au deuxième étage
rénové à grands frais par les soins du père
et il tapait du talon dans les marches
à toute heure de la journée ou de la nuit
et un jour son lave-vaisselle a débordé
inondant notre cuisine
et on n'a pas su quoi ni comment faire
mais on en avait soupé
que notre qualité de vie
soit ainsi dépendante des humeurs du ti crisse

on s'est mis à penser à déménager
et au début des années deux mil
avec un rap de vingt cinq mille piastres à deux
on a fait une offre sur un vieux building
publicisé dans les annonces classées
et on s'est mis à tout rénover
parce que c'était petit et plutôt trash
mais que c'est tout ce qu'on pouvait se payer
alors que nous étions déjà en retard
sur nos amis qui avaient acheté des duplex
à quatre-vingt-dix mille sur la rue waverly
dans les années quatre-vingt-dix

ça fait donc quinze ans qu'on rénove et qu'on loge
c'est bien malgré nous
si nous avons des locataires
et des cuisines et salles-de-bain à refaire
qu'on a dépensé plus chez home depot
qu'en restaurants dans toute notre vie
qu'on passe des mercredis soirs en urgence
chez doraco noiseux avant la fermeture
pour trouver le bon morceau de plomberie
et qu'on parle tout le jargon
de l'électricité des cloisons et de la tuyauterie

jeudi soir entre le boulot et le souper
l'homme-chat et moi
lavions toilette et cuisine
passions la vadrouille et l'aspirateur
faisions les lits et pliions les serviettes
gérions la vaisselle et le lavage
dans le logement de touristes
au-dessus de nos têtes au palace

ce sont des milliers d'heures passées depuis quinze ans
à driller jointer scier
pour garder en état et mettre au goût du jour
des immeubles centenaires
à trouver et maintenir des locataires
à comptabiliser chaque sou de revenus et dépenses
à déclarer et payer des impôts
à passer chez le notaire
à commander et faire des inspections
à acheter vendre explorer rêver

mais ce sont ces heures et ce labeur
qui nous permettent aujourd'hui de vivre
dans le quartier où l'on vit avec grand bonheur

même si ce n'était pas un choix impératif
d'avoir pris ce risque il y a quinze ans
à aucun moment je ne regrette
d'être devenue châtelaine
avoir sa maison donne une liberté d'agir
insoupçonnée lorsqu'on est locataire
en commençant par la découverte
de nos talents de bricoleurs
puis l'ouverture de mille possibilités
sans la permission à demander
sauf les permis municipaux

peu importe l'état du marché immobilier
je recommande à n'importe qui
de faire le saut
d'acheter petit selon ses moyens
de fournir du jus de bras quand c'est possible
de s'armer d'amour et de patience
et de se préparer à déménager quelques fois

nous avons déménagé quatre fois en quinze ans
rénové et réaménagé
et c'est un peu malgré nous
si l'immobilier fait maintenant partie intégrante
de nos plans de vie
de notre avenir financier
qu'il façonne le temps qu'on possède ou qu'on ne possède pas
qu'il commande nos obligations envers autrui
les locataires les autorités financières et gouvernementales
qu'il définit la communauté
que constitue notre réseau de locataires
les communications à entretenir en tout temps
qu'il nous oblige
au tact à la sollicitude à la débrouillardise
au sens des affaires et à la civilité

je sais que beaucoup considèrent aujourd'hui
qu'il est impossible d'acheter
mais on peut toujours acheter
on ne peut juste pas acheter sa propriété idéale
dès le premier coup
mais on peut certainement s'acheter
une porte d'entrée
à cette grande vie de châtelains

hier en revenant à la marche du souper
nous sommes passés devant notre première propriété
et on s'est dit
ah il est encore debout bien droit
et on a regardé la porte d'entrée
qu'on avait changée
on a regardé si la brique du mur de la ruelle tenait encore
et l'homme-chat a vérifié la solidité
de ses patchs de mortier
puis on a repris notre chemin

parce que la vie de châtelain
c'est aussi ça
on sent que la ville nous appartient un peu
on fait vraiment partie du paysage.

samedi 30 juin 2018

lac devant


le lac ontario devant le drake devonshire
crédit photo : caleigh

quand j'ai le temps
j'essaye de devenir une meilleure personne
je veux dire
que j'essaye consciemment

quand je dis à l'homme-chat
wah tu as une bonne mémoire
parce que je ne me souviens pas d'un fait
comme je ne me souviens jamais de rien
et qu'il me répond avec raison
je n'ai pas une bonne mémoire
c'est toi qui en as une mauvaise
ben oui
c'est vrai
je me force je réfléchis
et maudit
aussi loin que je fouille
je ne me souviens plus que le petit traiteur sur la rue masson
dont nous connaissions pourtant les soeurs propriétaires
dans une autre vie
et auquel je pense
car nous venons de passer devant les bureaux de réno-dépôt
maintenant fermés
un coin de rue à l'ouest de la brasserie harricana
et que marie-claude y travaillait
maudit
je ne me souviens plus que ce petit traiteur s'appelle
la tête dans les chaudrons
et je ne me souviens même plus
à l'occasion de quelle naissance j'y suis allée chercher
un certificat-cadeau pour une maman
trop occupée à nourrir de ses seins ses deux jumeaux
et qui apprécierait sûrement
que son mari lui ramène des lunchs tout préparés

mais mon mari lui
il s'en souvient
il se souvient de tout
à ma place
et c'est pour cela que je suis si faillible
parce que j'ai des béquilles
j'ai pleins de béquilles
readily accessible dans la vie
plug-and-play de facilité

bref
je me force à me souvenir
des fois j'y arrive
et des fois
je n'y arrive juste pas
et je n'ai pas besoin de m'enrager
j'ai juste besoin de faire un effort
et quand il ne donne aucun résultat
j'utilise google

harari a répété dans un des nombreux chapitres
de son bouquin sapiens
qu'un état de bien-être est atteint par les bouddhistes
lorsqu'ils arrivent à être complètement détachés
de leurs émotions par la voie de la méditation

j'essaye des fois de méditer
et de capturer consciemment les émotions que je vis
puis de les observer simplement
venir et partir
j'essaye de faire ça aussi
avec mes sensations physiques quand je cours
pour me faire croire
qu'en observant la douleur
j'ai moins mal
je vous jure que ça ne fonctionne pour moi
que l'espace de quelques instants
lorsque la douleur est là
elle est vraiment là
peu importe ce que j'en pense
okay oui vous me direz
les émotions aussi sont là
il faut juste les vivre avec détachement

jeudi matin
j'ai regardé le lac
et me suis demandée tout en sachant vaguement
un truc relatif au magnétisme de la lune
comment il se faisait que l'eau se déplace en marées
et je me suis mise à suivre des yeux
les vagues venant à moi
je pense que j'aurais pu faire ça
pendant quelques heures
et laisser mon esprit ainsi divaguer
jusqu'à ressentir le vide
c'était assez agréable
d'essayer de dessiner mentalement
en deux dimensions
cette masse mouvante
que mon esprit ne peut concevoir autrement
que par la vue et le son

ce matin-là
nous sommes partis en pick-up
à travers les routes du prince edward county
dans les terres de la couronne que les héritiers loyalistes
ont transformées en vignobles et autres cultures maraîchères
pour aller boire du vin
dans ces décors féeriques
mon esprit reposé errait encore
et lorsque j'avais des envies des désirs et des attentes
j'étais capable de les suspendre
et de m'en débarrasser
mais c'était facile
je n'avais aucun horaire à respecter
et je me foutais même presque des quatorze heures
auxquelles nous attendait un match de foot
entre la belgique et l'angleterre
et pendant lequel je prendrais innocemment le parti belge
au sein d'un public britannophile
de surcroît dans une brasserie
houblon bien en main

je n'ai pas envie de méditer
et de passer ma vie à être détachée
c'est d'une absurdité sans bornes
de penser que le but de la vie
c'est de la passer à devenir zen
mais autrement ma vie est insatiable
je veux incessamment ressentir l'afflux de sérotonine
je ne suis jamais comblée
un plaisir furtif n'attend pas l'autre
j'ai à peine le temps de m'émerveiller
que déjà je m'ennuie
je veux changer de décor
je veux refaire la maison apprendre de nouvelles choses
j'ai perdu l'art de la contemplation
que je chérissais tant dans mon adolescence
l'art de ne rien faire et d'être juste bien

je pense que mon problème
c'est qu'aujourd'hui
lorsque ma tête me donne cent idées
j'ai la capacité de les réaliser
alors soit je bouge sans arrêt
j'avance à toute vitesse
soit je suis terrorisée
et anxieuse de manquer le bateau
de laisser passer une opportunité

peut-être ai-je besoin de regarder un lac
pendant encore un ou deux jours
et dépoussiérer mon intérieur
j'ai besoin de balant

(mais crisse qu'il y en a des maringouins)!

samedi 23 juin 2018

passage



Physicists define the Big Bang as a singularity.
It is a point at which all the known laws of nature
did not exist.
Time too did not exist.
It is thus meaningless to say
that anything existed 'before' the Big Bang.
We may be fast approaching
a new singularity,
when all the concepts that give meaning to our world
- me, you, men, women, love and hate -
will become irrelevant.
Anything happening beyond that point
is meaningless to us.

ce sont les mots de l'historien
yuval noah harari
dans son très éloquent et intéressant sapiens
survolant la brève histoire de l'humanité
et la replaçant dans la ligne du temps physique créé par le big bang
il y a treize milliards et demi d'années
puis son évolution jusqu'à nos jours
et nos demains car nous y travaillons
à mettre des milliards en recherche et développement
pour lutter contre les maladies
pour vivre plus vieux et éternellement
pour robotiser des parties du corps
que nous pouvons déjà contrôler par la pensée
pour créer ces cyborgs qui nous transforment en surhumains
en athlètes et femmes bioniques
et qui muteront comme toute espèce sophistiquée
en replicants que nous voudrons à tout prix chasser
comme le bladerunner de
mil neuf cent quatre-vingt-deux

sapiens a d'abord été écrit en hébreu
puis traduit en vingt-neuf autres langues
j'ai vu l'exemplaire français
à la librairie pantoute de st-roch
c'est un ouvrage important
que je recommande à tous
je suis heureuse de lire le remerciement de l'auteur
à jared diamond
dont j'ai lu plus de cinq ouvrages
il y a presque dix ans

ces auteurs nous racontent
de façon articulée et accessible
la longue histoire de l'univers
puis des espèces animales
et aborde l'humain dans ce contexte
avec tous les développements les hasards et les savoirs
et c'est une connaissance que nous devrions posséder
et loger aux fins fonds de notre conscience
pour comprendre comment nos faits et gestes
changent tranquillement la face de la terre
comment nous devrions gérer et percevoir
les menaces et les conflits
la chance que l'on a de se réveiller le matin
sans la peur d'être assassinés durant la nuit
le privilège de vivre à une époque
où la majorité des états valorisent la paix
plutôt que la guerre
qui était le seul moyen d'enrichissement
d'un royaume ou d'un empire
de comprendre la place de la religion
de l'argent de la science
en saisissant les motifs de leur apparition
des modèles qui nous unissent
des progrès que nous faisons
et comment nous serons anéantis
par notre désir d'éternité
par ceux qui nous remplaceront
car il y aura toujours un organisme plus fort
qui dans quelques siècles ne se souviendra pas plus
des êtres humains
que nous ne nous souvenons des dinosaures
ou de l'homme de néandertal

il n'y a donc pas lieu de s'en faire
avec le prochain parfum
le prix des billets d'avion pour le portugal
le vainqueur de la coupe du monde
la garderie du petit
le rapport à rendre pour sept heures du matin
et la future promotion

il n'y a pas lieu de s'en faire
et de prendre autant soin de notre ego
comme si nous étions déjà des demi-dieux
la vie continuera sans nous
sous quelque forme qu'elle soit

on chill
les babes.

samedi 16 juin 2018

cultiver



quand larry a informé l'homme-chat
qu'il avait acheté une plante pour sylvio
son voisin de pallier
j'ai tout de suite ramolli de tendresse
et j'ai su que seul mon chum
savait créer un tel univers
où règnent la gentillesse et l'harmonie

il n'attire jamais la foudre
il garde toujours les choses simples
si ça ne lui plaît pas à prime abord
il n'y va pas
il a un flair aiguisé
pour les bonnes affaires
et les bonnes personnes

il prend toujours le temps
de rencontrer les gens
de répondre à leurs demandes
de prendre soin de ses affaires
et de ses entreprises
mais il choisit convenablement
au préalable

ne rentre pas dans sa vie qui veut
ni dans ses appartements

il ne tient pas de laisse
depuis dix-huit ans
je suis libre comme l'oiseau
il fait confiance et il a confiance
quand je doute de moi
devant un défi ou un examen
il me dit que je suis forte
lui et le chat croient en moi

il parle avec sylvio sourd et muet
il lui parle
avec ses mains
ses yeux qui sourient
son doigt sur une feuille de papier
son index qui pointe le soleil ou les nuages
et il monte chez lui brancher un fil électrique
ou réparer un robinet
avec une telle sollicitude
et il n'augmente pas le loyer
parce que sylvio
qu'a-t-il d'autre
que ses plantes et son petit appartement

il lave les draps et les serviettes
de nos invités touristes au deuxième
il leur écrit des mots de bienvenue
il branche la télévision
et le ventilateur quand il fait chaud
il booke des rendez-vous
il échange des communications
il offre des fruits et des bonbons
et pleins de recommandations

il fait tout cela le matin avant le métro
ou le soir après le boulot
et des fois les fins de semaine
sans jamais grincher
et en ramenant des fois une bonne bouteille
pour la table que sa blonde aura préparée
et il mangera avec appétit
et il embrassera sa blonde et son chat
et ils discuteront
de la beauté et de la dérision du monde

et il bookera une escapade en avion
et un hôtel quatre étoiles
ou un resto à découvrir
et il sortira son épouse en grand
pour le plaisir de l'aimer

et il aidera ses amis
avec les plantes les meubles les boîtes
les annonces de trucs à vendre

et il s'achètera des costards
pour assister à de grandes réunions
avec l'exécutif de la boîte
et il se parfumera élégamment
et il prendra soin de son staff
comme il prend soin de tout
et quand il ne voudra plus
il dira
no i'm not doing this

et il ira courir sur la track
ou ailleurs longtemps ou non
et il rira et il fera une sieste
et il achètera une oeuvre d'art

il ne cherche pas la complexité
il fait toute chose avec dosage et fluidité
il s'interroge mais ne doute pas
et il n'attire que le bon

il occupe ses années simplement
mais chacun de ses gestes
est une fleur qu'il plante
dans un sublime jardin anglais
qui marquera longtemps
son noble passage sur terre.