samedi 25 août 2007

la banane, une histoire de famille

Si je dis que je suis une banane, mes origines sont dévoilées; en fait, lorsqu'on me voit, ça donne le même résultat. Je m'explique : chaque fois que je fais affaire avec un commerçant asiatique et que je m'aperçois qu'il parle avec sa collègue en mandarin - langue avec laquelle j'ai un attachement ombilical - je ne peux m'empêcher de lui glisser une petite phrase en chinois. C'est alors que le commerçant comprend que je suis chinoise et que pour que je puisse si bien lui parler d'abord en français ou en anglais, c'est que je suis forcément une banane : jaune à l'extérieur, blanche à l'intérieur.

La banane est ainsi que les chinois appellent les rejetons de leur diaspora. Élevés à l'occidentale et avec une peau jaune (et des cheveux noirs et des yeux bridés). Il va sans dire que le mélange n'est pas à dédaigner, j'y reviendrai.

Petite introduction pour mettre en contexte avant de vanter les vertus de ma famille. Ma famille exerce sur moi une fascination croissante depuis les 10 dernières années. J'y témoigne de modèles d'ouverture d'esprit, de patience, de multiculturalisme, d'apprentissage, de sagesse, d'expérience, de détermination et de plaisir. Comme je parle de plus en plus longuement de ma famille, ma pensée à son égard est éparse et non structurée. Mon billet sera donc long et fragmenté. J'aimerais raconter ma famille comme une belle histoire mais je n'ai pas la plume pour garder le lecteur en attention pendant 5 pages.

Noyau et famille lointaine Ma famille est constituée d'une soeur et un frère, un père, une mère, deux fils, deux nièces, un chum, un chat, et le reste c'est lointain. Comme on sait, les chinois il y en a sur toute la terre, pas juste en Chine; on en aperçoit d'ailleurs quelques uns à Montréal. C'est pareil pour ma famille, elle est partout, donc pas forcément avec nous. En fait, j'ai grandi à des milliers de kilomètres de toute tante, cousine, oncle, grand-parents. Je savais comme tout enfant que j'avais une telle famille mais elle n'habitait pas dans mon quartier et mes parents m'ont dit que tout ce monde vivait à Taiwan. À l'école primaire, il m'était plutôt ennuyant d'avoir à représenter mon arbre généalogique au-delà de ma propre cellule familiale, ne connaissant ni le nombre, ni le genre, ni plus le nom des "relative" de mes parents qui vivaient en Asie. Mes parents essayaient tant bien que mal de traduire phonétiquement le nom de ces personnes, ça finissait par n'avoir aucune allure. Ainsi, à ce jour, je ne connais pas le nom de ma grand-mère ou de mon grand-père, d'aucun bord qu'ils soient, et cela n'a aucune importance. Lorsque j'ai le privilège de rencontrer ma seule grand-mère encore vivante, je l'appelle tout simplement "hamma", quelque équivalent de "Granma", I guess.

Mes parents ont beaucoup voyagé depuis le début de leur vie adulte. Ils ont eu la chance et le courage de partir de leur pays natal et aller voir ailleurs, pour le meilleur et pour le pire. Je ne sais pas s'ils se sont mariés il y a quarante quelques années en Asie ou en Europe, mais ils ont définitivement procréé en Europe. Toute la gang de miouffes est née là, pendant une dizaine d'années de biberons, couches, crèches, et maternelles. Des revirements d'études, carrières, jobines, amitiés, rêves, ont emmené notre famille en Amérique il y a 25 ans. J'ai donc été élevée à la blanche mais en mangeant du riz, en buveant du thé et plus tard du café instantané. Ma mère cuisinait du steak, du spag, du gâteau au zucchini, mais à sa façon. Nous passions des après-midi entre soeurs et mère à confectionner des dumplings (c'est maman qui roulait la pâte) que l'on faisait ensuite bouillir et poêler, pour finalement les dévorer goulûment, avec des échalottes et une sauce soya vinaigrée à l'ail et au piment. Notre petite maison à Brossard, acquise sur le tard, était bordélique et décorée sans grand goût. Mes parents étaient amis avec tous les voisins de la rue, qui en ce temps comptaient des québécois, des hindous, des chinois. Papa et maman ont toujours travaillé; leurs activités extracurriculaires consistaient à étudier le soir pour mon père (il a fait ça pendant des années alors qu'il possédait déjà un doctorat parisien des années 60 - what do you think he does with his brain...), puis enseigner et coordonner les activités pour l'école chinoise hebdomadaire du samedi. Là, nous rencontrions notre autre famille, les amis chinois vivant au Québec, ceux qui devenaient les meilleurs amis de la famille, qui mangeaient chez nous le week-end ou qui nous recevaient. C'est encore pour les enfants de ces familles que mes parents se déplacent à travers le monde pour assister à mariages et réunions.

Mes parents Mes parents sont partis du Québec il y a dix ans, pour aller travailler au Far West. Comme en 1849, alors que la ruée vers l'or attirait grand nombre d'asiatiques pour construire les chemins de fer, le Far West continue encore à exercer cette attraction magique. Personnellement, je ne crois pas que c'est le cash qui m'attire là-bas, c'est plutôt la mer. Pour les chinois, c'est plus naturel là-bas que sur la côte est, parce que si on regarde bien vers l'océan par-dessus le Golden Gate, on voit des fois la Chine...

J'ai une grande admiration pour mes parents depuis que je ne vis plus avec. Ils demeurent pour moi un modèle de savoir être. Ils sont chinois et occidentaux tout à la fois, ils sont des citoyens du monde. De toutes les cultures qu'ils ont embrassées, ils ne gardent que le meilleur.

Ma mère Femme formidable s'il en est une - mon père disait récemment qu'elle était parfaite - c'était mon ennemie jurée lorsque j'étais petite et adolescente. On criait, se chicanait, je faisais mal à ma soeur, je mentais à ma mère; on pense que les familles chinoises sont calmes mais nous, on ne se gênait pas pour faire du bruit. Mon tempérament colérique, je sais d'où il vient. Quand j'étais adolescente et rebelle, je tenais ma mère à l'écart de tout, je ne lui rendais jamais les comptes que fille rend à sa mère; je lui en ai fait baver mais je sais aujourd'hui qu'au fond d'elle même elle était forte et confiante, elle me laissait prendre ma place, affirmer ma personnalité. Ma mère est une dame très sociable et elle a donc développé de nombreuses amitiés dans tous les milieux, au travail, dans sa communauté, dans son voisinage. En immigrant aux États-Unis dans la mi-cinquantaine, elle a dû se trouver un emploi et a jobiné un peu partout, notamment dans des écoles auprès d'enfants qui ont des difficultés d'apprentissage. Au fil du temps, maman a pris des cours d'espagnol, est allée faire une immersion d'un mois au Mexique, a fait ses cours et obtenu un diplôme d'enseignement et a entamé une carrière d'enseignante à plus de soixante ans. Détermination, force de caractère, je l'aime, je l'aime!

Mon père Il est une personne admirable et inspirante. Lorsqu'il était jeune, il se passionnait pour la musique classique et aurait voulu jouer du violon; sa famille étant pauvre, il n'en a pas eu l'occasion. Dès que mon frère fut en âge d'apprendre le violon, mon père a fait ses classes avec mon petit frère, les deux s'encourageant mutuellement dans leur apprentissage. Mon frère joue encore du violon à ce jour, mon père n'en joue plus mais je crois qu'il s'est bien contenté. Dès mon enfance, mon père possédait une riche bibliothèque de romans classiques français, anglais et américains; il était fou de Balzac et nous avions bien sûr toute la Comédie Humaine que j'ai entamée dans mon adolescence - ce n'était pas le bon âge, j'ai raccroché. Papa disait qu'à sa retraite, il traduirait Balzac en chinois, je trouvais cela un peu ambitieux. Mais voilà, ce genre de trucs, mon père il fait. Lorsqu'il est parti au Far West (plusieurs années avant que maman le rejoigne), il passait ses week-ends à se promener en nature, découvrir les parcs nationaux. Il a ainsi initié maman au hiking et organise régulièrement pour la communauté chinoise des excursions en nature. Les grands espaces, la faune et la flore lui inspirent calme et sérénité; il en est imprégné. Papa a été forcé à la retraite il y a un an environ. Il court quelques kilomètres dès son réveil, fait quelques exercices, un peu de ménage, lit les journaux, écoute de la musique et se met à la traduction. Ses goûts ont évolué depuis Balzac et il traduit maintenant son 2e ouvrage, de l'anglais au chinois. Il a des cahiers gribouillés de chinois, pas mal magnifique!

Ma soeur, mon frère, mes nièces, mon chum et mon chat Ce sont des êtres de grande exception, je suis sure de pouvoir en reparler dans des billets séparés, j'en ai déjà envie.

Mes fils Une bonne étoile veille sur mes fils depuis leur naissance et je souhaite qu'elle ne les quittera jamais. Ils sont riches de deux origines et sont donc un mélange heureux de différentes couleurs et morphologies. Un professeur d'école primaire nous indiquait hier qu'ayant demandé à ses élèves d'écrire au tableau leurs origines, il s'était retrouvé avec un plus grand nombre de nationalités que d'élèves. Mes fils parlent le français et l'anglais comme la plupart des flos de leur âge; ils sont élevés en ville, partagent la même chambre et habitent deux maisons puisque leurs parents sont séparés depuis leur tendre enfance. Je ne fais jamais le taxi pour eux ni leur épicerie; ils vont et viennent, travaillent d'été et CEGEP d'automne, shows occasionnellement, ont une éducation pluriculturelle et artistique, sont cool, so cool, I love them. Ah, et puis eux aussi, ils m'aiment, ça adonne bien. Ils ne parlent pas chinois car j'ai toujours parlé français, ils n'en éprouvent pas le besoin pour le moment; ça leur viendra bien un jour, laissons-les grandir.

Ma tante, mon oncle et ma cousine Ils font partie de ma famille lointaine mais récemment, ils ont décidé de s'installer au Far West pour que leur plus jeune fille, 16 ans, élevée à Taiwan et 1ère de classe, puisse étudier dans les meilleures universités du monde. Je les ai donc rencontrés lors de mon dernier séjour au Far West. Ma tante baragouine l'anglais, son mari ne parle que le chinois. Il ne conduit pas car la superstition prévoit que cela lui porterait malheur. Ne pas conduire en Amérique, c'est comme un handicap, disons. Il a grandi sur la ferme et connaît très bien l'agriculture. Puisqu'il est maintenant retraité, il s'occupe toute la journée de son jardin où il cultive courges, fraises, carottes, patates, en recyclant l'eau de pluie et en ayant confectionné tout un système de pentes et d'irrigation dans sa cour pour ne pas avoir à arroser souvent. Il fait cela à la perfection, ne parle à personne car il n'est pas sociable et se contente de peu. Ma tante, la petite soeur de maman, est comme maman mais en moins raisonnable; elle est ambitieuse et décide de tout pour tout le monde sans rien analyser, une vraie tornade, une espèce de petit monstre. À côté d'elle, on voit tout de suite que ma mère est parfaite. Je ne sais pas si ma tante et mon oncle sont équipés pour vivre en Amérique. Ma cousine elle, elle ne dit rien, elle vivra avec la décision de sa mère... Au fond d'elle même, elle aimait bien mieux sa vie à Taiwan, pourquoi tous ces changements? Et puis, après tous ces sacrifices de sa famille pour ses études, pensez pas que la petite devra rendre des comptes?

Ma grand-mère Ca c'est le grand finale! J'ai eu l'immense privilège de croiser ma grand-mère de 90 ans lorsque j'ai visité mes parents au Far West cet été. L'ouverture d'esprit, ça vient d'elle, c'est sûr! Je lui présente mon chum, visage pâle aux yeux verts et elle l'accueille avec un grand sourire. Elle fait beaucoup de gestes puisqu'elle ne parle ni anglais ni français. Lorsque je lui parle en chinois, elle est toute là, bien lucide, elle voit et entend tout. En plus, elle comprend. En plus, elle radote pas. En plus, elle n'impose pas ses idées. Le matin, elle marche jusqu'au parc, fait ses exercices, puis revient pour balayer l'entrée, ça la dégourdit, elle aime avoir ses petites tâches ménagères. Maman, qui a congé cet été, passe beaucoup de temps avec sa mère; elles se racontent des histoires. Le soir, elles écoutent ensemble de vieux films noir et blanc. Lorsque ma grand-mère reprendra l'avion pour Taiwan cet automne, qui sait si elles se reverront sur terre?

À suivre Comme mes parents reviennent à Montréal annuellement en décembre, ils vivent une semaine avec nous dans notre 4 1/2. Nous faisons une réunion de famille et c'est toujours une grande fête où le bonheur est palpable, on est content d'être ensemble, on est heureux. Je réécrirai sans doute à cette occasion dans quelques mois.

Pourquoi ai-je raconté cela? Est-ce que tout le monde parle de sa famille? Je crois que c'est parce que je suis particulièrement fière de la mienne, que je retrouve en elle des réponses à plusieurs questions, des façons d'être une meilleure personne.

2 commentaires:

Omo-Erectus a dit...

Le bananisme, je connais. Très bien même. C'est que, voyez-vous, je partage ma vie depuis 8 ans avec une pure banane du Vietnam, née ici en sol québécois et qui, au grand désespoir de ses parents, ne parle le vietnamien qu'approximativement.

Et bon... bien avant lui, il y avait l'autre durant quelques 6 ans, lui aussi pure banane, mais retrourné faire fortune à Saigon et adopter une petite orpheline de 3 ans.

Dans le monde gay, on dirait de moi que je suis "rice queen", expression qui désigne ceux (et j'imagine aussi celles) qui ont un penchant naturel vers les asiatiques. Mais vous devez connaître déjà cette expression.

Aussi, la richesse qu'apporte la vie en commun avec une personne d'une origine différente, c'est emballant. Je trouve que cela nourrit (nous riz?!?!?) le quotidien.

Votre billet m'a bien plu, et malgré sa longueur bien réelle, j'y suis passé à travers sans voir les minutes passer.

C'est peut-être qu'en vous lisant, j'ai retrouvé un peu de mon vécu.

Zoreilles a dit...

Quel formidable billet et je ne l'ai pas trouvé long du tout, quoique je sais que ce n'est pas très classique d'en écrire de cette longueur dans les blogues. Qui vous le reprochera? Sûrement pas moi qui ai tant de difficulté à me résumer!!!

Je suis littéralement tombée en amour avec chacun des membres de votre famille, c'est à cause de votre façon d'en parler. Et cette ouverture, ce côté multiculturel, joyeux et animé, vous avez bien su traduire ce que vous aviez dans le coeur.

Savez-vous que vous êtes riche? Je crois que oui, vous le savez pertinemment...