dimanche 22 mars 2009

les rues que l'on habite

(Inventaire. Exhaustif. Repassez si vous êtes pressé. Saviez-vous que Gab était parti? Sinon, voir le billet précédent.)

Avenue Maurice : c'est la plus ancienne dont je me souvienne, celle de ma tendre enfance. Les plus nombreuses photos à cette époque de notre séjour à Ixelles, collaborent à ma mémoire. C'est l'époque où j'étais fille unique. Mes souvenirs me rappellent que ma mère avait surpris un serpent dans le jardin en avant de l'appartement - il avait l'air gros à l'époque. J'avais toujours peur de passer dans la cuisine, qui reliait le salon aux autres pièces de la maison car il y avait un imposte vitré où le soir on voyait le corridoir commun plongé dans la noirceur. Mon père y aurait apparemment fait éclater une conserve en la mettant à chauffer sans l'ouvrir. Sur les photos : en robe que Maman avait cousue, similaire à la robe de la poupée assise à côté de moi, toutes deux devant la cheminée de marbre rose.

Rue ? (la mémoire me manque), dans le quartier de Auderghem, entre les stations Hankar et Delta. Petit appartment au rez-de-chaussée. Nous mangeions des sorbets au citron en grande quantité l'été. La toilette était séparée de la salle de bain. Mon père est rentré saoûl un jour et a failli se casser la gueule avec ma petite soeur dans ses bras; ma mère l'a engueulé en chinois. La grosse araignée dans la toilette. L'école privée en face pendant quelques mois, ma petite soeur se mettait en file pour avoir du chocolat au lait pendant la récré, mais mes parents n'avaient pas payé. Le souvenir le plus traumatisant était lorsqu'après être arrivée de l'école à la maison avec ma petite soeur, je n'avais pas les clefs pour rentrer, alors nous avons laissé nos sacs d'école devant l'entrée du bloc et sommes allées attendre Maman au métro. Il me semble qu'on a attendu une éternité, ma soeur et moi. Un vieux monsieur est venu s'asseoir près de nous et a commencé à nous questionner. J'avais un peu peur. Il a dit qu'il allait nous raccompagner à la maison et que si Maman n'était pas arrivée, il nous amènerait chez lui en attendant. On commence à marcher et j'ai vraiment vraiment peur, j'ai envie de pleurer. Nous habitions sur le coin de la rue. En arrivant proche du coin, je vois la lumière du salon qui s'allume, mon coeur débat, je cours vers la maison avec ma petite soeur. On sonne, Maman ouvre. Elle voit le vieux monsieur, je ne sais pas ce qu'elle fait mais ça implique de l'argent puis une conversation rapide, refermer la porte, et retrouver ses 2 petites filles sottes de retour à la maison. Je pense qu'elle ne nous a même pas chicanées. Je n'ai jamais aimé ma mère comme ce soir-là. Elle était descendue à l'autre station, c'est pour cela que nous l'avions manquée.

Chaussée d'Alsemberg : la dernière artère que j'ai habitée en Belgique. Avec le tram, et le supermarché en face de chez nous. Nous avions pris l'appartement de Françoise et Brigitte dont les parents déménageaient dans une nouvelle villa en banlieue. L'appartement était au-dessus de Michael Shop, le magasin d'import-export que M Huang avait ouvert et que mon père reprenait. Il serait commerçant jusqu'à notre départ. Nous avons vécu là plein de belles choses, notamment les 4 premières années de mon petit frère. Derrière le magasin, il y avait une cour intérieure couverte, au bout de laquelle se trouvait un autre bâtiment désert. La couverture de la cour était faite en fibre de verre, vous savez la jaune transparente ondulée? Elle était inclinée et partait de la fênêtre de notre chambre au 2e étage, en pente jusqu'au toit du bâtiment annexe. Nous marchions tout le temps sur les toits et faisions pipi sur les couvertures inclinées. On voyait par les puits de lumière et trappes de ventilation, l'intérieur du commerce de nettoyage à côté.

Rue ?, quelque part à Kirkland : landing au Québec, août 1981. Nous vivons temporairement chez des amis dans le west island.

Avenue Talleyrand, Brossard : 1981-1984 : appartement à 2 étages dans un bloc de - je dirais - une centaine d'appartements. Ma soeur et moi partageons une grande chambre bleu pâle avec des rideaux roses. Il y a du tapis plein partout. Je vais au secondaire, au Québec, je suis une parfaite adolescente, en crise, mais heureuse.

Rue Tyrol : 1984-1987 : mes parents sont propriétaires pour la 1ère fois de leur vie. Ils ont plus de 40 ans. J'imagine que c'est cela avoir plus d'opportunités. Nous avons une petite maison avec une piscine hors terre dans la cour, un garage et j'ai ma chambre au sous-sol. J'ai peint et décoré ma chambre moi-même : un blanc mauve avec des stores rouges et des bouteilles de parfums partout. Cégep du Vieux en arts plastiques, je peins tout le temps, il y en a partout sur le tapis. Mon père capote. Mes chums viennent à la maison, déconner dans la piscine.

Rue St-Denis, 1987, avec ma copine Isabelle : premier logement en ville. Lâché l'école, je vais travailler. Nous sortons beaucoup. Nous fréquentons un bar qui est devenu notre 2e salon. Un soir où nous avons fermé, nous sommes rentrées à l'appart avec un mec, pour continuer à philosopher. On s'est fait du café et on jasait dans la cuisine jusqu'aux petites heures du matin. Dans la cour, on voit des flash lights, ce sont des voleurs. Nos voisins sont un bar dont je ne me souviens pas du nom mais qui est très bruyant avec son air climatisé sur notre balcon et un niveau de décibel intolérable. Non, ce ne sont pas des voleurs, ce sont les pompiers. Attention, ils arrivent avec leur hache pour défoncer la porte et nous sortir de là! On sort dans la rue, la scène est bizarre : nous sommes tous les trois, tasses de café en mains, dans la pénombre de l'aube, dans la côte Sherbrooke Ontario de la célèbre St-Denis qui est sens unique vers le sud, devant le truck de pompiers parqué en sens inverse. Le feu a pris, le bar est resté fermé pendant plus de 6 mois, nous avions la paix jusqu'à la fin de notre bail. St-Denis, ça coûtait 410$ à 2.

Rue Bordeaux : juin 1988, Iz s'était trouvé un logement au sud de Rachel et moi, je déménageais en juillet juste au nord de Mont-Royal. Séparées, mais habitant encore la même rue. Première fois que j'habite seule, un petit 3 1/2 au 2e. J'enlève les portes et m'en fais des tablettes. Je rencontre mon chum de l'époque et il me déménage chez lui avant la fin de mon bail.

Rue Moreau : c'était à l'autre bout du monde, ce qu'on nommait alors Hochelaga-Maisonneuve, séparé de la civilisation par une track de chemin de fer. Nous partageions la rue avec la fabrique de levure Lallemand. Faubourg à M'lasse, qu'ils appellent ça. Ouais, j'les crois. Nous avions 2 logements un au-dessus de l'autre et avions ouvert la cage d'escalier, résultant en un immense 9 1/2 sans aucun confort. Vie médiocre, à part la naissance de mes 2 fils. Je travaille et fais 2 congés de maternité de 3 mois chacun. L'amour s'ettiole rapidement, ne reste que la misère.

Rue Tyrol : coudonc, on l'a déjà vue celle-là! Ben oui, retour chez Maman après m'être séparée. J'ai 2 jeunes bébés et deviens monoparentale. J'ai environ 24 ans, je sors tous les soirs pour rattraper le temps perdu, les bébés dorment à Brossard. Je retourne aux petites heures du matin pour dormir un peu, me laver et partir avec la marmaille vers Montréal : garderie, job.

Rue Leclaire : fin fond d'Hochelaga-Maisonneuve. 3 1/2 miteux qui n'a pas de lavabo dans la salle de bain tellement elle est petite, seulement dans la cuisine. Le petit bain a une douche téléphone prise après le robinet, on ne peut pas se laver debout. Le grand luxe, mais c'est fou comme on s'accommode vraiment de tout. Ça, ça coûtait 325$, un vrai bargain, pour habiter près du marché Maisonneuve et avoir des voisins qui ne travaillent pas mais qui surveillent vos allées et venues.

Rue Ste-Catherine est : mon premier Steph m'ayant courtisée pendant le noël 1992, a raccourci son séjour à Vancouver pour revenir vivre à Montréal. L'appart sur Leclaire était petit et moche, il fallait bouger. Rue Ste-Catherine, un proprio et son chum avaient rénové un superbe 6 1/2 de 1500p.c. au 3e étage, avec un mur de briques et d'immenses pièces éclairées. Que c'était beau et pas cher! Nous avons habité là pendant 3 ans. Au rez-de-chaussée, un salon mortuaire. Un vrai. À côté, une piquerie. En face, un garage où mon chum stationnait la Renault 5 et son camion (il était camionneur à l'époque). Ça coûtait 512$.

Boulevard St-Joseph : plateau Mont-Royal. Enfin mon incursion dans la vraie bourgeoisie! J'ai adoré cet endroit que nous ne pensions jamais louer tellement c'était cher pour nous (100$ de plus que ce qu'on cherchait), mais c'était tellement beau : vitraux, planchers de bois francs travaillés, boiseries décapées et vernies, moulures de plâtres, ornementations de bois généreuses dans le salon, fausse cheminée, immense cuisine rénovée, salle de bain en mini tuiles de céramique, de vastes pièces, une charpente droite et solide : une vraie beauté! Le propriétaire était nonagénaire, il avait rénové cet appartement pour y loger un membre de sa famille que cela n'intéressait pas. J'y ai vécu 7 ans, fait mes emplettes à pied, sorti le soir à pied, marché pour aller travailler au centre-ville, élevé mes enfants au-dessus de la tête du médecin qui occupait le demi sous-sol, fréquenté le parc Laurier, etc. J'y ai aussi quitté mon premier Steph, vécu une année de célibat actif et y suis devenue la blonde de mon 2e Steph (l'homme chat, mon homme) qui cherchait une chambre après sa propre rupture conjugale. J'y ai appris à boire du vin, cuisiner, recevoir. J'y ai hébergé mes amis, pour le week-end de Sherbrooke, pour ne pas retourner dans H-M, pour veiller tard le soir, pour le plaisir. En 2003, cela coûtait presque 800$. Nous sommes allés à la Régie 2 fois contre notre propriétaire pour des problèmes d'eau chaude. Il nous a eus à l'usure, nous avons acheté pour mieux quitter.

Avenue Van Horne, au pied du viaduc Rosemont, c'est le Mile End, vraiment end. Il n'y a rien que des édifices industriels en face, convertis en ateliers d'artistes et de studios de répétition de musique métal le dimanche soir. Derrière les édifices, la track de chemin de fer puis le home depot, d'où l'on voit tout l'art du graffiti se déployer en couleurs sur les édifices désaffectés. Art urbain. Adoré le Mile End. Nous avons commencé à rénover. Nous avions une ruelle pleine de chats et des poubelles accotées sur le côté de notre chambre à longueur d'année. Mon chum virait fou. Sans compter les graffitis, pas les beaux, les débutants. On a adopté Brooklyn à 8 semaines, l'ayant ramené dans une boîte en carton de son Montréal-Nord original, vers son nouveau chez lui. Il marchait de travers sur le plancher de bois. Nous avons également adopté notre premier bbq, un vieux hibachi, pour bénéficier pleinement des agréments de notre première cour, aussi petite soit-elle. Nous sommes allés à la Régie, contre notre locataire, un paresseux fini qui refusait 6$ de plus sur son loyer. C'est un ostie, je vous le dis!

Rue de Normanville : la maison que personne ne voulait acheter parce qu'elle avait été désertée par son propriétaire qui n'avait plus d'argent pour la payer. Il avait commencé à la rénover et le mur extérieur arrière n'était pas fait. On voyait donc du styf rose à la grandeur, avec des beams en bois. T'avais l'impression que c'était une chiotte. Mais ce ne l'était pas, et ç'a été notre 2e grand chantier de rénovation. Tiens, nous étions maintenant dans la Petite Patrie, beau petit quartier, plus populaire, mais très sympathique. Quelle belle petite maison, avec une cour ample où nous avions construit un patio avec un bel auvent, siège de nombreuses soirées d'été, et passage obligé vers la ruelle qui nous menait à 2 minutes du Dairy Queen, habitude estivale sucrée. Désagrément : au coin de la rue, un Mc Do devant lequel nous passions inévitablement en revenant du métro. Vendue à une amie en 2008.

Avenue de Chateaubriand : à 5 minutes de notre ancienne maison. Un duplex, encore des locataires. Beaucoup de travaux, reprendre le logement d'un locataire, et travailler tranquillement, avec patience, parce que le tout coïncide dans le temps avec l'ouverture du bar de mon chum. Nous sommes à terminer une belle cuisine. Mon chum a son garage double en arrière, nous avons de la place pour respirer. C'est une vieille maison mais on aime; on lui fait plein de projets, une remise en beauté échelonnée sur plein d'années, envie de prendre notre temps. J'ai tout de suite aimé le quartier, c'est encore le cas aujoud'hui. J'en parlais d'ailleurs dans ces pages, en 2008. Nous nous sommes fixés, l'homme chat et moi, pour quelque temps. Mais pour mon fils, c'est aussi le tremplin vers sa nouvelle vie. De Chateaubriand, c'est pourtant un beau nom de rue...

Je remarquai donc cet après-midi que cela fait maintenant plus de 20 ans que j'habite Montréal. C'est l'endroit où j'ai habité le plus longtemps dans ma vie. Quand je pense aux noms de rues, je pense donc à une certaine vie.

2 commentaires:

melodienelson a dit...

C'est superbe d'en apprendre plus sur toi, grâce à l'idées des noms de rue. C'est émouvant, des petits détails comme ça, des pertes, des rénovations, de nouveaux espoirs, et ton homme chat, et la vie.

gaétan a dit...

C'est vrai qu'on associe souvent nos souvenirs aux lieux.
Me semble pas avoir déménagé aussi souvent que toi par contre. La différence sans doute entre un rural et une urbaine.