samedi 2 mai 2015

du pain du vin et du boursin



à brossard j'avais marché dans la rue
pour promouvoir la création d'un centre jeunesse
ce n'était pas mon idée ni celle de mes amis
c'était celle d'un plus vieux
qui s'était allié des jeunes pour la cause
le centre a été construit
nous y étions bénévoles
c'était très drôle d'être une troupe
plus que de faire du bien

nous vivions dans un bloc
la promiscuité dans tout
une chambre partagée avec soeurette jusqu'à seize ans
un début d'intimité
la vie ailleurs
chez les autres
la vie en gang
avec les gars dans le sous-sol à spagat
les douches communes les cigarettes
les vidéos le dessin la musique

un été complet à percé
la petite irlande
la mer et gilles
la maison construite de ses mains
son regard doux
la paix
les amis
la communauté

j'étais au cégep

je faisais des arts
jusqu'à dix-neuf ans
mais je voulais tellement
vivre la grande vie en ville
que je me trouvais un travail
et abandonnais peinture ciseau et fusain
pour prendre ma vie en mains

j'ai eu des bébés
j'étais fleur bleue
et voulais déménager
dans la petite maison en campagne
proche de la gang de la commune
mais je me suis séparée
parce que j'étais seule à travailler

la finance s'est immiscée
j'ai évolué au quotidien
avec des gens qui faisaient de l'argent
je vous jure je crois aux vertus de l'argent
c'est un moyen fort pour bâtir
mon salaire de onze mille piastres
en janvier quatre-vingt-huit
était le début de la grande vie bourgeoise
que j'allais préférer
au combat social

j'ai de tout temps idéalisé le socialisme
je rêve de mao
même s'il a fait fuir mes parents
je rêve de fidel et de hugo
mais je ne vivrais pas la misère imposée
je suis amoureuse de la havane
et pleure ses inondations
mon coeur se brise en pensant à ce beau joyau patrimonial
qui sera encore plus décrépi
que dans les soixante dernières années
il ne me vient jamais à l'esprit de penser aux gens
je ne suis pas altruiste

je suis la gauche bourgeoise
je vote à gauche depuis toujours
et indépendantiste
à vingt ans j'étais marxiste léniniste
puis péquiste
devenue depuis orange et solidaire
heureusement que je vote
pour le peu que cela apporte
heureusement que je suis taxée
pour faire vivre un système d'éducation
pour soigner les malades

parce que non
je n'aime pas la misère
je ne suis pas forte pour aider les faibles
je ne milite pas
j'ai peur de la violence du mal et du jugement
je ne descends pas dans la rue
j'exerce ma société secrètement

je crois en la justice sociale
même si j'ai le talent de bien réussir
dans le néolibéralisme méritoire
mon succès je le gagne car j'en suis capable
j'haguis la paresse
je récompense l'intelligence et la discipline
je punis le manque d'engagement le je m'en foutisme
je renvoie l'idiotie
mais je sais aussi
que c'est grâce aux infrastructures
à la liberté d'action
à la paix sociale
aux enfants à l'école publique
aux logements abordables
que j'ai pu évoluer dans mes petits souliers

d'autres bourgeois avec qui je travaille
médisent les militants
comme si c'était eux et pas nous
ils oublient ou ignorent
que les acquis qu'ils ont et qu'ils défendront s'ils ne l'étaient plus
sont aussi le fruit du militantisme
pas le leur bien sûr
ils ne savent crier que contre les militants
contre les policiers qui ne les tassent pas
contre ces hardis qui les empêchent de travailler
vendredi matin
ils ne veulent pas travailler en fait
ils prennent les militants en photo
assistent au moins une fois à une manifestation
dont on parlera dans les journaux
il faut publier ça sur les réseaux sociaux
puis s'enfuient prendre un café pour médire davantage
pendant que les militants revendiquent
une meilleure société
non mes collègues bourgeois
ne sont pas plus vaillants que la gauche levée
ils ne stressent pas tant au fond
à penser au meeting annulé

en deux mil douze
pendant le printemps érable
j'étais particulièrement inconfortable
d'entendre les diatribes de mes collègues
à l'endroit de la jeunesse éveillée
c'est fou comme on a scindé la société
on lui a même attribué des codes de couleurs

en deux mil douze
j'étais encore plus déconcertée
par mes professeurs au mba
à l'uqam de surcroît
qui ne faisaient nullement allusion
à l'environnement social bouillant
alors que nous nous enfermions dans les classes
apprendre la gestion pendant des week-ends de temps
comme si cela n'existait pas
comme si nous étions intouchables
du fait que nous avions payé

je ne cèderais mon mode de vie bourgeois
que si cela devenait un choix social clair
où tout le monde contribuerait
où nous bâtirions ensemble concrètement
avec nos mains et nos têtes
où nous vivrions en communauté
où le savoir serait prôné
et pas juste le hockey
car nous nous aimons beaucoup grâce au hockey
notre peuple en est identitaire
mais ils ne savent pas parler les entendez-vous à la télé
ils ne savent pas plus écrire bonyenne

je ne cèderais mon mode de vie bourgeois
que si tout le monde embarquait
je le veux ce monde
où tout le monde est aussi heureux que moi
où chacun fournit son effort
où l'éducation et la santé sont prodigués
sans discrimination de moyens
où les différences sociales disparaissent
en faveur de l'évolution collective
où nous serions avancés
intelligents et fiers

en attendant je paye mes impôts
je vote à gauche
j'achète local
j'apprends l'agriculture
je donne généreusement
et je cours pour l'alphabétisation
je veux encore changer le monde
je suis heureuse quand mes fils font la grève
et disent leurs idées haut et fort
je veux enterrer les libéraux vivants
je serais une révolutionnaire
si je n'étais pas si amoureuse des belles choses
mais voilà en attendant

je suis la gauche bourgeoise
je ne suis ni françoise david ni docteur julien
ni père emmett johns
je ne suis qu'une bourgeoise qui voudra toujours
vivre dans une meilleure société

ce n'est rien d'autre que de l'égoïsme bien placé
car le bonheur est bien meilleur
lorsqu'il est partagé.


1 commentaire:

Zoreilles a dit...

D'une franchise, d'une authenticité et d'une efficacité remarquables. J'adore!