samedi 28 février 2015

everlast



dans l'avion du retour de toronto
j'ai regardé la première heure du film
the theory of everything
biographie romancée de stephen hawking

je n'ai pas fini le film
et je ne sais pas de quoi parle sa fameuse théorie
je ne l'ai pas googlée
mais je me suis rappelée récemment
en revenant de mon examen de comptabilité
que j'en avais une théorie
sur le tout du tout de la vie

il s'agit d'une corrélation exponentielle
entre l'effort et le besoin de repos
avec un exposant d'âge

depuis quelques années
je constate que je suis moins efficace qu'avant

il y a vingt-sept ans
cela ne me prenait que onze mille dollars par année
et deux semaines de vacances
pour produire pendant cinquante semaines
et enrichir mon employeur et la société en général
et faire vivre ma famille
il faut croire que j'ai été efficace
car je n'ai pas arrêté de travailler depuis
à l'exception de deux congés de maternité de trois mois chacun
et un break entre juin et octobre deux mil six
alors que je reconsidérais mes objectifs professionnels
en pleine crise de la quarantaine

maintenant il s'agit que je revienne
d'un congé de cinq jours aux fêtes
pour être crevée après deux semaines
et excitée à l'effet de prendre enfin de vraies vacances
il ne suffit plus de rester à résidence
quatre semaines par année
à lire des romans faire des rénos
ou à méditer
car pour bien me regénérer
il me faut voyager voir du pays
sinon quand le fera-t-on
si on en a encore un jour l'énergie

ces dernières années
je côtoie de plus en plus de gens
qui attendent leur retraite
ou qui planifient leur prochain voyage
dès qu'ils reviennent du précédent
comme s'ils ne vivaient que pour les moments
de ressourcement et de relaxation
et n'avaient plus de capacité de production
crime concentrez-vous bonyenne
focusez produisez
soyez rentable de dieu
on vous paye

j'ai toujours trouvé que c'était un signe de vieillesse
d'épuisement
de manque d'éthique professionnelle
que de penser à autre chose que le travail
pendant qu'on travaille
surtout quand on vous paye

je ne pensais pas un jour être ainsi
et penser moi aussi aux prochaines vacances
plutôt que d'être stimulée de pouvoir contribuer

j'ai toujours senti le devoir de produire
du fait que l'on me payait
quand je deviens moins efficace
que je quitte pour le week-end
en bookant le resto du soir sur l'heure du lunch
que je consacre autant d'énergie au sport et au bénévolat
qu'à ce pourquoi on flaube des ressources sur mon dos
ça ne va pas
quelque chose dans l'équation ne fonctionne pas
j'occupe des ressources qui iraient ailleurs
pour le rendement que cela procure

les jeunes
remplacez-moi
je me vieillis je me rouille
j'apprends toujours mais je rends moins constamment
de façon plus stratégique peut-être
mais avec un effort moins grand
il est étrange que l'on récompense plus
celui qui pense que celui qui produit

je relisais mon plan de vie hier matin
et je suis bien enlignée sur mes objectifs professionnels
il semble que je doive encore travailler
quelques années à temps plein
avant de tomber à mon compte
mais je n'ai envie que d'un drink maintenant
comment m'y rendrais-je

j'ai de la misère à rester chargée
comme si chaque heure de repos
ne produisait plus autant d'efficacité
la voyez-vous ma théorie
mon équation sans constante K
qui me rit dans' face de
ouais ouais
fin de vie utile
obsolescence programmée

il faudra me retirer du marché

voyez-vous comme il est difficile
de demeurer pertinent
et indispensable
(ce n'est pas le cas rassurez-vous)

chu trop high pour rester chargée
chu partie trop vite comme diraient les coureurs
je devrais appliquer un de mes préceptes
qui émane de ma théorie
sur le tout du tout de la vie

god damn fuck

fuck l'intensité propre à la jeunesse

conserve energy
you've got to last
for many years to come.


samedi 21 février 2015

scandale



tout comme on s'habitue à la souffrance
et aux conditions difficiles
il faut bien que l'on s'accommode des fois
du confort et du plaisir

s'il y avait un scandale sur la corruption
je serais une suspecte idéale
je suis molle comme l'humain

je gagne ma vie beaucoup mieux
qu'il y a vingt-sept ans
et je voyage plus luxueusement
je mange dans de plus grands restaurants
personne ne me blâme
sauf pour me dire que je dilapide mon argent
plutôt que de le redonner à la société
mais personne ne peut vraiment m'en vouloir
je fais ce que je veux avec la rétribution de mes efforts
avec mon pain négocié et sué

mais voilà qu'au travail je voyage également beaucoup
avec notre agence de voyage
nous avons des fournisseurs attitrés et des tarifs privilégiés
je n'ai cessé depuis six mois
d'augmenter la qualité de mes séjours
dans le respect des politiques
passant de motels miteux à trente-huit dollars de taxi
à des hôtels quatre étoiles en plein centre-ville

on s'entend que je n'ai pas besoin
de tout ce confort pour travailler
je monte les marches du métro square victoria
cinq matins par semaine
et passe devant le lit du sans-abri
constitué d'une dizaine de journaux vingt-quatre heures

mais voilà
je m'habitue grassement au confort

je dis donc que c'est si facile
d'être déconnectée et objective
et qu'un jour si quelqu'un me voulait du mal
je me ferais pincer dans un scandale à la
oui mais elle a mis sur son compte de dépense
une nuitée au royal york
pis une autre pis une autre
ça a coûté à la banque tant de dollars
plutôt que tant et au bout du compte
ce sont les clients qui payent
et ce sera bien sûr vrai
et je tomberai des nues
et me dirai mais oui mais c'était permis
et on pointerait du doigt les centaines de travailleurs
qui font comme moi dans une société ou une autre

vous trouvez que ce n'est rien
que ça fait partie des choses
vous trouvez que le fait qu'on soit intègre
dans nos intentions et nos transactions
nous affranchit du goût des privilèges
et bien non je vous le dis
personne n'est à l'abri
d'accepter toujours un meilleur environnement

vous dites que ce n'est rien
que pour travailler au loin il faut bien être compensé

moi je dis que je n'y pense même pas
que ça fait partie de ma vie
que c'est mon travail
que mon employeur me l'accorde
que c'est la rémunération de mes efforts

et un jour quelqu'un crie au scandale
et on n'a rien à dire
et on est comme tremblay
candide et plein de bonne fois et on dit
oui mais on n'a rien fait de mal
parce qu'ici on appelle ça des conditions de travail
on appelle ça de la reconnaissance
et qu'ailleurs on appelle ça de la corruption
ça dépend du point de vue et du but visé

c'est ainsi qu'humaine j'hésite à juger
les autres humains

ma petite normalité
est certainement un abus pour quelqu'un d'autre
et additionnée aux autres petites normalités
deviendra une énormité inacceptable pour la société.



samedi 14 février 2015

sign your name across my heart



je veux ton corps dans mon lit
je veux tes yeux dans mon coeur
je veux ton nom dans mes papiers
je te veux dans ma vie

si je vous ai souvent parlé d'amour
l'homme-chat devait être impliqué
je ne peux passer outre l'amour
en cette journée de st-valentin
alors que mon couple 
est la fondation de mon évolution

hier quand mes collègues me quittaient
nombre d'entre eux m'ont souhaité
une agréable st-valentin
ce souhait reçu dans une proportion plus importante
que dans les dernières années
ce souhait que l'on reçoit de tous
lorsqu'ils savent qu'on débute une relation
lorsque ce sera notre première fois
alors qu'on mesurera la force de notre amour
à l'aide de manifestations matérielles

je ne sais pas pourquoi on m'a souhaité cela
peut-être l'amour est-il au goût du jour
comme le bacon caramélisé
ou comme l'industrie florissante du matchage
gonflant la valeur de nos fonds de pension
non plus par la vente de roses et de chocolats
mais par la vente de pub sur les sites de rencontres
ou les honoraires pour entrevues et tests psychométriques

l'an dernier j'ai passé la fête de l'amour
dans une maison au texas
avec l'homme-chat
et trois demoiselles
dans un trip de course à pied
cette année je passe la fête de l'amour
à cuisiner avec l'homme-chat et recevoir
des amis de longue date

je peux vous dire d'emblée que je ne comprends pas
comment les gens font pour se choisir virtuellement
comme on choisit une paire de souliers
mais c'est parce que je n'ai pas magasiné
depuis près d'une quinzaine d'années
me voyant construire et échanger
sur les réseaux sociaux
je serais peut-être la plus fervente adepte
de ce nouveau marché

mais je ne ferai pas l'hypothèse que je suis célibataire
car je ne le suis pas
je vais plutôt vous dire
comment ma recherche du bonheur
se concrétise beaucoup dans ma relation amoureuse
comment j'ai eu raison
de faire confiance au temps
comment celui-ci bonifie constamment
ma relation de couple

je suis chaque jour bénie
d'avoir aimé patiemment
plus que jamais ces dernières années
j'entends les je t'aime et les mon amour
si muets dans les premières années
alors que je voulais les ouïr pour mieux me définir
l'amour nous transforme l'homme-chat et moi
et nous le savons
lorsque nous échangeons ce regard souriant
de nombreuses fois dans la journée
ce regard chargé de bienveillance
de bonheur et d'espoir
de bien-être et d'amour

dans l'amour que j'ai et qu'il a
il y a cette gratitude d'être aimé et d'être bien
le temps a fait ça
on le sent dans notre couple

je me souviendrai toujours
de la tendresse que j'ai ressentie
lorsqu'après l'amour le vif le suant
il m'avait gardée près de lui le premier soir
collée au creux de son corps
lovés en cuillères
nous dormons encore ainsi
avant ou après l'amour
oui nous dormons encore ainsi
et cette tendresse reste dans mon coeur
et se poursuit dans nos regards
lorsque nous sommes éveillés

je ne vous énumérerai pas les gestes quotidiens
que l'amour implique
mais ils sont infinis
et se traduisent au-delà de l'entraide
ils se traduisent par la gentillesse gratuite
tout le temps
le fait de ne pas juste vivre en couple
mais de penser à son bien-aimé
de faire quelque chose pour lui
qu'il fasse tant de choses pour moi
le fait de faire tant de choses à deux
que nous ne ferions pas seuls
et la gratitude de pouvoir le faire

se remercier l'un l'autre d'être ensemble
vivre dans l'intimité
la croissance
le bonheur
la paix

c'est clair que j'adore l'amour.


now take it away sweet d'arby.

samedi 7 février 2015

saleté



hier soir seule
attablée avec ma bouffe
et ma lecture touristique
j'avoisinais une cohorte
de cinq professionnels dans la mi-trentaine

elle lui dit
what kind of car do you have
son chum de lui répondre
you can see his keys on the table
a jag-u-ar yes it's a jaguar
oh i love it
yes i love it too

le propriétaire de la panthère
est assis au milieu
il a une shape de footballeur
dans un costard bien coupé
le crâne brillamment rasé
j'entends qu'il est banquier
il fait face à sa petite amie
il parle fort
la boisson révélera sa vulgarité
à sa gauche il y a un ami
en habit de preppy
assis en face de sa blonde
qui s'intéresse aux chars
elle est sociable et gentille
elle fait la conversation
le chauve lui dit
you want to change him for me
le cinquième convive
porte son complet du vendredi
et une barbe naissante de fin de semaine
il assez baraqué pour qu'une femme
soit trop fragile pour lui
il n'était pas accompagné

au milieu de la table
cinq menus fermés depuis trop longtemps
des verres à moitié secs
et des coquilles d'huîtres évidées
ils ont bien cinq-à-septé
peu de bouffe
beaucoup d'alcool

pendant ce temps
je déguste ma salade césar
et mon whiskey sour
en faisant la conversation virtuelle
à mon écran de téléphone

le chauve se lève
et visite ses voisines
je pense que c'est une deuxième tablée
de collègues arrivant pour le souper
il n'est même pas dix-neuf heures
lorsque je regarde
je m'aperçois que ce sont deux prostituées
je ne comprends pas ce qu'il fait
mais il y passe un certain temps
avant de revenir s'asseoir
en face de celle qui devrait être sa blonde
la conversation porte sur tout et rien
et sur la barbade
le chauve passe d'une table à l'autre
embrasse une des blondes
elles se lèvent et s'en vont
il vient rejoindre sa gang

le party est fini
il dit à sa blonde
what
you know i love you
it's nothing
they were just hookers

j'étais rendue au filet mignon
médium saignant le steak
le couteau rentrant bien dans la chair

ce n'était peut-être pas sa blonde après tout
c'était peut-être juste une date
mais quand elle s'est levée pour aller s'aérer
j'ai vu qu'elle avait mis les efforts
fait de belles boucles au fer chauffant
dans ses cheveux à mèches
elle n'était même pas vieille
une de ces belles jeunesses au corps publicitaire
maquillée et habillée pour l'occasion
elle avait choisi le mauvais gars
peut-être avait-elle choisi le portefeuille
le pouvoir et l'arrogance
ce n'était même pas don draper
mais ça ne la mettait pas du tout en valeur

s'il était un salopard en public
je ne pouvais imaginer l'imbécile en privé
je ne pouvais pas croire
que cela existait dans la vraie vie civilisée
dans le pouvoir au sein d'une société
que je pensais éduquée
je n'avais jamais témoigné
de tant de misogynie
endossée par des gars muets
et des filles qui ne disent rien
des gars et des filles qui renoncent
face à un pouvoir autre
l'argent affranchit-il du respect
quelle déception que cette population

mais le filet de steak était bien mignon
et en seule femme que j'étais
de la lame de mon couteau
je l'ai bien dominé.