samedi 30 mai 2015

surréalisme


dali
la métamorphose de narcisse

je n'ai que superficiellement
suivi l'affaire bugingo depuis samedi dernier
j'ai évité d'en parler
de peur de tomber sur de la médisance

je ne connais rien de ses intentions
ni de sa maladie s'il en a une
et ses motifs ne m'intéressent pas

il a démissionné et j'étais sur le point d'oublier
lorsque j'ai lu hier matin la chronique de joblo sur le mensonge

je me suis alors demandé
comment les menteurs vivaient
qu'est-ce qui faisait qu'ils pouvaient vivre
dira-t-on précieusement "en toute impunité"
dans la société honnête
en racontant des fabulations

joblo concluait sur le fait que tout le monde mentait
un peu beaucoup passionnément à la folie

j'ai bien sûr menti
j'ai surtout caché des vérités
sur des actes répréhensibles

petite je volais

des sous dans les poches de vêtements de mes parents
des tablettes de chocolat à l'épicerie
du linge au grand magasin
christiane f au woolco

je n'avouais pas mes crimes
car je savais que je transgressais les règles
je ne volais pas par défiance de l'autorité
je volais pour embellir ma réalité
je voulais ces choses
je n'avais rien à prouver ni à moi ni aux autres
ces choses me manquaient
c'était le seul moyen de les avoir
je n'avais pas appris à demander
j'avais appris à me servir

je me suis fait prendre
la police a appelé ma mère
elle m'a offert christiane f le lendemain
j'ai arrêté de voler

j'ai continué à cacher quelques vérités
notamment celles impliquant des gens que je fréquentais
c'était le prix à payer
je le payais assez bien
dans la plus grande intégrité

ce qui m'amène au déni
cette faculté qui nous permet de vivre des vies parallèles
peut-être la vie où le menteur ment
sans penser aux conséquences

il n'y a pas plusieurs vies
il n'y en a qu'une
il n'y a à ma connaissance qu'un seul espace temporel
et il est linéaire
il n'y a donc pas de vies parallèles
il y a juste des moments de déni
où l'on relâche la garde face aux conséquences de nos actions
dans un futur rapproché ou plus lointain
il y a ces moments où l'on vit dans le présent
quel qu'il soit
où l'on décide de se faire plaisir
plutôt que d'appliquer le plan
le rigoureux plan qui nous amène consciemment
à notre mort mais avec le moins d'obstacles possible

ces moments de déni
comme de rester dans l'étreinte de mon homme ce matin
plutôt que de travailler alors que j'avais planifié une grosse journée
ces moments existent dès lors
où on ne pense pas aux conséquences
celles-ci sont lourdes à porter
elles nous conditionnent à agir comme on le fait
à nous lever le matin
à courir en hiver au froid
à tuer nos proches pour nous nourrir

à ce stade de ma réflexion
je pense que le moment où le menteur ment
se trouve dans cette parenthèse
un moment où il se fabrique une vie artificielle
qui embellit sa réalité
qui lui fait plaisir
un moment de fuite comme on les aime tant
un de ceux que l'on trouve dans la drogue
l'ivresse ou le bonheur
sans penser au lendemain

s'il y avait pensé il n'aurait pas menti
bugingo savait certainement qu'il jouait avec le feu
que sa carrière florissante était en jeu

il devait avoir cette incroyable capacité
de s'extraire de son futur
et d'y replonger en fermant prudemment
chacune des parenthèses
comme arsène lupin
comme la fiction
comme le film qu'on éteint.

samedi 23 mai 2015

vous dites?



je me réveille et me demande
sur quoi j'écrirais bien ce matin
s'il est préférable de ne rien écrire
que d'écrire pour écrire

si cela faisait du bruit
je préférerais taire le clavier
vous les entendez ces pies
qui parlent pour parler
vous voulez taire leur voix
recouvrer le silence

je vous laisse donc sur ces quelques mots
avec beaucoup d'espace

la journée est fraîche et ensoleillée
n'acceptez aucun nuage

et merci pour le thé.

vendredi 15 mai 2015

at war


hermann nitsch
et ses mises en scène du sacrifice
et du châtiment collectif

mon coeur saigne
il saignait en avril 2013
il saigne aujourd'hui

je ne pense qu'à son visage
je ne pense qu'à ça
qu'on termine sa vie de façon irréversible
alors qu'il a l'âge de mes fils

il a tué
on ne peut le nier

pourtant turcotte
je l'aurais condamné franc sans réhabilitation

pourquoi donc suis-je mitigée
c'est mon coeur de mère
c'est celui qui instinctivement me dit
que c'est instrumentalisé
que ce n'est pas vrai
qu'un enfant de l'âge de mes fils
ait des visées destructrices
ce doit être orchestré
par une structure machiavélique

je dois avoir tort
il a tué c'est évident

pourquoi donc ai-je de la misère
à accepter la peine infligée
à ce petit qui a troublé boston
au point que le mass
lui inflige une peine plus sévère
que sa propre législation

la jeunesse et l'innocence
l'instrumentalisation dont kadr a fait l'objet
pourquoi n'est-elle pas en question
dans le cas de tsarnaev

il n'est pas innocent

il a l'âge de mes fils

je suis si troublée

pourquoi
pourquoi donc
condamner des enfants

mon coeur saigne
devant tant de haine

de part et d'autre.



samedi 9 mai 2015

tarahumara



j'entretiens avec la course à pied
une relation d'amour haine
qui caractérise également mon approche
à plein de choses dans la vie
fais ce que dois
judéo chrétienne
asiatique
name it
don't blame no shame
do it

je fais ces choses car je peux les faire
il n'y a donc aucune raison de ne pas les faire

ce que mon corps ou mon esprit peuvent accomplir
épargnent de l'énergie artificielle
si je peux me déplacer avec mes jambes
je n'ai pas besoin de le faire avec du pétrole
ou de l'électricité
si je sais faire la vaisselle je la fais

en plus
utiliser son corps ça garde en forme

la portion haine de ma relation
implique la notion d'effort
qu'il fasse beau et gai comme aujourd'hui
ou qu'il tonne et vente
l'effort de mon corps présente toujours un obstacle

je lis à ce sujet
et je comprends évidemment
que la faiblesse est mentale plus que physique

dean karnazes dans son très motivant ouvrage
ultramarathon confessions of an all night runner
introduit un concept édifiant

la douleur est l'élimination des faiblesses
sa présence annonce la naissance de la force

j'ai commencé à faire du vélo
et à entraîner ma ceinture abdominale
comme chaque fois que j'entreprends
de nouveaux exercices
j'ai mal partout pendant des jours
je dors bien je me lève mal

mais je me sens en vie
vraiment
comme si mon corps produisait de l'énergie

j'aime penser que je suis une dynamo
rien de moins
un organisme qui bouge et qui brille.

samedi 2 mai 2015

du pain du vin et du boursin



à brossard j'avais marché dans la rue
pour promouvoir la création d'un centre jeunesse
ce n'était pas mon idée ni celle de mes amis
c'était celle d'un plus vieux
qui s'était allié des jeunes pour la cause
le centre a été construit
nous y étions bénévoles
c'était très drôle d'être une troupe
plus que de faire du bien

nous vivions dans un bloc
la promiscuité dans tout
une chambre partagée avec soeurette jusqu'à seize ans
un début d'intimité
la vie ailleurs
chez les autres
la vie en gang
avec les gars dans le sous-sol à spagat
les douches communes les cigarettes
les vidéos le dessin la musique

un été complet à percé
la petite irlande
la mer et gilles
la maison construite de ses mains
son regard doux
la paix
les amis
la communauté

j'étais au cégep

je faisais des arts
jusqu'à dix-neuf ans
mais je voulais tellement
vivre la grande vie en ville
que je me trouvais un travail
et abandonnais peinture ciseau et fusain
pour prendre ma vie en mains

j'ai eu des bébés
j'étais fleur bleue
et voulais déménager
dans la petite maison en campagne
proche de la gang de la commune
mais je me suis séparée
parce que j'étais seule à travailler

la finance s'est immiscée
j'ai évolué au quotidien
avec des gens qui faisaient de l'argent
je vous jure je crois aux vertus de l'argent
c'est un moyen fort pour bâtir
mon salaire de onze mille piastres
en janvier quatre-vingt-huit
était le début de la grande vie bourgeoise
que j'allais préférer
au combat social

j'ai de tout temps idéalisé le socialisme
je rêve de mao
même s'il a fait fuir mes parents
je rêve de fidel et de hugo
mais je ne vivrais pas la misère imposée
je suis amoureuse de la havane
et pleure ses inondations
mon coeur se brise en pensant à ce beau joyau patrimonial
qui sera encore plus décrépi
que dans les soixante dernières années
il ne me vient jamais à l'esprit de penser aux gens
je ne suis pas altruiste

je suis la gauche bourgeoise
je vote à gauche depuis toujours
et indépendantiste
à vingt ans j'étais marxiste léniniste
puis péquiste
devenue depuis orange et solidaire
heureusement que je vote
pour le peu que cela apporte
heureusement que je suis taxée
pour faire vivre un système d'éducation
pour soigner les malades

parce que non
je n'aime pas la misère
je ne suis pas forte pour aider les faibles
je ne milite pas
j'ai peur de la violence du mal et du jugement
je ne descends pas dans la rue
j'exerce ma société secrètement

je crois en la justice sociale
même si j'ai le talent de bien réussir
dans le néolibéralisme méritoire
mon succès je le gagne car j'en suis capable
j'haguis la paresse
je récompense l'intelligence et la discipline
je punis le manque d'engagement le je m'en foutisme
je renvoie l'idiotie
mais je sais aussi
que c'est grâce aux infrastructures
à la liberté d'action
à la paix sociale
aux enfants à l'école publique
aux logements abordables
que j'ai pu évoluer dans mes petits souliers

d'autres bourgeois avec qui je travaille
médisent les militants
comme si c'était eux et pas nous
ils oublient ou ignorent
que les acquis qu'ils ont et qu'ils défendront s'ils ne l'étaient plus
sont aussi le fruit du militantisme
pas le leur bien sûr
ils ne savent crier que contre les militants
contre les policiers qui ne les tassent pas
contre ces hardis qui les empêchent de travailler
vendredi matin
ils ne veulent pas travailler en fait
ils prennent les militants en photo
assistent au moins une fois à une manifestation
dont on parlera dans les journaux
il faut publier ça sur les réseaux sociaux
puis s'enfuient prendre un café pour médire davantage
pendant que les militants revendiquent
une meilleure société
non mes collègues bourgeois
ne sont pas plus vaillants que la gauche levée
ils ne stressent pas tant au fond
à penser au meeting annulé

en deux mil douze
pendant le printemps érable
j'étais particulièrement inconfortable
d'entendre les diatribes de mes collègues
à l'endroit de la jeunesse éveillée
c'est fou comme on a scindé la société
on lui a même attribué des codes de couleurs

en deux mil douze
j'étais encore plus déconcertée
par mes professeurs au mba
à l'uqam de surcroît
qui ne faisaient nullement allusion
à l'environnement social bouillant
alors que nous nous enfermions dans les classes
apprendre la gestion pendant des week-ends de temps
comme si cela n'existait pas
comme si nous étions intouchables
du fait que nous avions payé

je ne cèderais mon mode de vie bourgeois
que si cela devenait un choix social clair
où tout le monde contribuerait
où nous bâtirions ensemble concrètement
avec nos mains et nos têtes
où nous vivrions en communauté
où le savoir serait prôné
et pas juste le hockey
car nous nous aimons beaucoup grâce au hockey
notre peuple en est identitaire
mais ils ne savent pas parler les entendez-vous à la télé
ils ne savent pas plus écrire bonyenne

je ne cèderais mon mode de vie bourgeois
que si tout le monde embarquait
je le veux ce monde
où tout le monde est aussi heureux que moi
où chacun fournit son effort
où l'éducation et la santé sont prodigués
sans discrimination de moyens
où les différences sociales disparaissent
en faveur de l'évolution collective
où nous serions avancés
intelligents et fiers

en attendant je paye mes impôts
je vote à gauche
j'achète local
j'apprends l'agriculture
je donne généreusement
et je cours pour l'alphabétisation
je veux encore changer le monde
je suis heureuse quand mes fils font la grève
et disent leurs idées haut et fort
je veux enterrer les libéraux vivants
je serais une révolutionnaire
si je n'étais pas si amoureuse des belles choses
mais voilà en attendant

je suis la gauche bourgeoise
je ne suis ni françoise david ni docteur julien
ni père emmett johns
je ne suis qu'une bourgeoise qui voudra toujours
vivre dans une meilleure société

ce n'est rien d'autre que de l'égoïsme bien placé
car le bonheur est bien meilleur
lorsqu'il est partagé.