samedi 1 juillet 2017

légère


leia organa et jabba the hutt

je ne sais pas combien je pèse
je le saurai le quatorze juillet
lorsque je me pèserai le quatorze juillet
pour la quatrième fois
depuis le premier mai

je ne me suis jamais pesée aussi souvent
de toute ma vie

j'aime le mot légèreté
je ne savais pas que c'était cet état
que je recherchais
lorsqu'au printemps je voulais rencontrer
une nutritionniste dès le premier mai
je ne savais pas alors
si j'avais des problèmes de poids
ou d'alimentation
ou de ménopause
ou tout cela à la fois
je ne savais pas et je n'avais pas le temps
de savoir ça
j'avais quatre cours
une saison d'impôt
un peu de course à pieds
et de la natation quand je pouvais

mais je n'étais pas légère
c'était clair

j'avais des fois des brûlements d'estomac
quand je buvais quelques verres
quoique j'avais déjà pris l'habitude
depuis un certain temps
de refuser de boire
quand le coeur ne disait pas oui
dès le premier coup
j'avais déjà appris à ressentir mes envies
face aux choses alcoolisées

j'avais aussi des trucs en-dedans
je ne savais pas ce que c'était
mais c'était à l'intérieur de moi
trop de bouffe trop de sucre du poison
je ne sais quoi
mais je pouvais difficilement faire des rotations
et lorsque je me regardais dans l'énorme glace
de la salle-de-bain
je voyais mon ventre assis sur mes cuisses
dépassant légèrement la pointe de mes seins

je savais qu'à quarante-neuf ans
je n'aurais jamais les seins que j'ai voulus toute ma vie
alors il était hors de question qu'en plus
j'ai un ventre me donnant l'air
de jabba the hutt

le premier mai
après ma session d'hiver
j'allais consulter
pour savoir quoi faire
quoi me foutre dans la 'yieule
et quand je l'ai rencontrée
j'ai dit à la nutritionniste
que j'aimais beaucoup manger
et que je ne voulais pas changer
mes habitudes alimentaires
ni entreprendre un régime
que je voulais juste aller comprendre
comment les choses marchaient

quand j'y pense avec du recul
je trouve que j'étais un peu arrogante
comme si j'allais chez le médecin
en lui annonçant tout de suite
que je ne prendrais pas de sa médecine

elle était wise la petite dominique
très fine psychologue je l'admets
et je ne sais par quelle magie
ça a été si simple à changer

ce que je redoutais le plus
soit couper du sucre et des cochonneries
a été tellement facile
et je n'ai pas du tout eu l'impression
ni de relever un défi
ni de me brimer
et encore moins d'avoir faim

peut-être que le choc de mon poids réel du premier mai
m'avait tellement fouettée
m'a tellement dit
que je m'étais défigurée
que ce n'était plus moi
cette femme de cent quarante livres
que je pensais toute ma vie peser cent vingt livres
ce poids me disait que j'avais perdu le contrôle
qu'il fallait que je prenne en mains cet aspect de ma santé

la jeune nutritionniste qui me conseillait
m'expliquait simplement des mathématiques
des plus et des moins
et mon esprit comprenait très bien ça
elle m'expliquait avec la science
quels aliments étaient nutritifs
et combien il en fallait dans une journée typique
quoi manger au déjeuner au lunch et au souper
et quels aliments n'apportaient absolument rien
sauf des livres en plus
et combien ces livres étaient difficiles à perdre par la suite
elle m'a expliqué les métabolismes
les calories en plus et celles en moins
les gras les sucres
elle m'a montré
en objets de plastique
les volumes correspondant aux poids
une livre de gras
une portion de viande de cent grammes
etcetera

quand je me suis pesée la deuxième puis la troisième fois
j'étais si ravie d'avoir perdu du poids
j'en chahutais dans tout le campus universitaire
mais les gens autour de moi me le disaient aussi
ça m'a fait tant de bien
je me suis trouvé légère
le teint meilleur
je mangeais des légumes aussi souvent que possible
je faisais encore des gâteaux
mais en coupant le sucre et le gras rajoutés
en faisant des purées de dattes
et en comptant sur les compotes de pommes
je comptais les amandes que je me foutais dans la bouche

le douze juin je me souviens
je pesais cent trente-deux livres
j'en avais perdu cinq en un mois
et quand dominique m'a montré sur la table
le jouet représentant une livre de gras
cette énorme masse et qu'elle m'a dit
que j'avais perdu cinq fois ça
c'est là que j'ai compris
ce qu'était la légèreté
cette grosse masse
je l'avais dans mon corps
c'est elle qui m'empêchait de vivre
de bouger librement
qui alourdissait mes pas
et obstruait mes organes
qui empêchait mon sang
de circuler fluidement
et qui me donnait sûrement
des maux de ventre et un teint gris

et depuis soixante-et-un jours
je note tout ce que je mange
sans compter les calories
mais en rapportant sur une feuille
ce que j'ingère aux déjeuners aux lunchs et aux soupers

car si le quatorze juillet ma balance
m'indique que j'ai repris du poids
je saurai pourquoi
j'aurai des traces

après deux mois
j'ai presque perdu mes nouvelles bonnes habitudes
je me sens un peu en danger
parce que je travaille moins
donc j'ai plus envie de manger
ça tue l'ennui
parce que c'est la saison de la crème glacée
et que même en réduisant de deux à une boule
il y en a plus au menu
qu'en plein coeur du printemps
parce que j'ai râté ma course du dix-huit juin
et que la possibilité de faillir
a repris sa place dans mon esprit
parce que je sens dans mon corps
la place de mon estomac
parce que j'ai relâché la garde
quand je prépare les assiettes au souper
parce que les pâtes sont bonnes
et que l'italie s'en vient

je vais resserrer la garde
même si c'est les vacances

j'ai l'air de la fille soucieuse de son apparence
victime des diktats qu'on dénonce
je le suis bien évidemment
ça fait partie de ma psyché
de me sentir belle
d'être bien dans ma peau

mais surtout j'ai tellement aimé ça
savoir que malgré la ménopause qui arrive
malgré mon amour de la bouffe
j'ai réussi à dompter mon corps
à écouter mon réel appétit
il y a des choses que je peux contrôler
si j'en ai envie
et je ne suis pas prête de les lâcher
parce que bien évidemment
je préfère être la belle
plutôt que la bête.

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