samedi 26 août 2017

les marqueurs



c'était un jeudi de juin deux mil six
ils avaient dû me traîner dans la salle de conférence
où ils s'étaient réunis
pour me donner mon cadeau de départ
sûrement une énorme boîte
avec une énorme carte

ça faisait dix-huit ans que je travaillais là
c'était ma deuxième famille
une gang de chums qu'on ne quitte pas facilement
c'était en quelque sorte une prison professionnelle
mais j'ai quand même décidé de partir
un jour où j'allais lancer une autre paire de souliers
au travers de l'étage
parce qu'un problème administratif
m'exaspérait au plus haut point

au bureau je m'occupais volontairement
de nettoyer la cafetière espresso quotidiennement
c'était une belle saeco commerciale
on se faisait des allongés et des cappucino
on était bien servi
c'est sûrement elizabeth qui avait acheté ça
avec le set de porcelaine anglaise
dans le temps où la compagnie avait de l'argent

faque mon cadeau de départ
après cette longue première carrière
se terminant à l'aube de mes quarante ans
fut naturellement une magnifique cafetière espresso
ma saeco vienna deluxe
que j'aurais désormais à moi toute seule
dans le confort de mon foyer

je l'ai ramenée à la maison sur van horne
juste avant que réjeanne m'emmène à la colombe
où m'attendaient une quarantaine de personnes
pour un souper surprise

je la nettoie chaque dimanche
je la bichonne je l'aime
et hebdomadairement elle me rappelle donc
tout le temps passé depuis juin deux mil six

dimancher dernier en lavant la saeco je me suis énuméré
tout ce qui m'a occupé depuis la fin de ce long emploi
et comme il me plaît de faire des listes*
je vous offre fièrement celle-ci
comme si je vous présentais mon bulletin
avec mention honorable

depuis deux mil six donc il y a eu
un mba
un début de certificat en création littéraire
une admission au certificat en muséologie et diffusion de l'art
trois-quarts de bac' en comptabilité
cinq emplois à temps plein
le premier avec une drop de vingt-cinq mille de salaire
pour explorer de nouveaux domaines d'activité
ma' disait que j'étais payée pour apprendre
le deuxième avec une augmentation de dix mille
parce que j'étais efficace
le troisième comme travail à commissions
le quatrième avec une augmentation de vingt-cinq mille du deuxième
puis de nombreuses augmentations pendant les années suivantes
le cinquième avec une augmentation de trente mille de la fin du quatrième
mon début de carrière de travailleur autonome
avec un contrat en poche d'une institution financière
cette année en décembre
où je déclarerai moins de vingt mille dollars de revenus
me ramenant à mes onze mille de salaires de mes vingt ans**
un voyage en allemagne pour un mariage
un voyage à prague
un voyage en france pour les quarante ans de l'homme-chat
un voyage en italie pour mes cinquante à venir
biarritz pour le wheels and waves et pour nos noces
barcelone pour nos noces
londres pour notre premier anniversaire de mariage
new york et brooklyn de nombreuses fois
quarante mille kilomètres de moto
des prix et multiples plaques honorifiques à la job
une mention dans le rapport annuel d'une grande banque canadienne
des brochures spécialisées des articles de journaux des conférences
mon implication à la fondation pour l'alphabétisation
mes sept derniers partys d'huîtres
un mariage
trois déménagements
deux nouvelles maisons
six nouvelles cuisines
des salles de bain à rénover
des murs à détruire reconstruire jointer et peindre
quelques planchers à sabler
un ou deux meubles fabriqués
sept demi-marathons
un nombre non compté de cinq et dix kilomètres
quelques longueurs de piscine
un blogue qui a plus de dix ans et trois cent billets
deux fils adultes qui sont partis du nid
la méditation
un nouveau skateboard
un casque de vélo en pastèque
la cuisine les tartes les muffins
une cloche à gâteaux

c'est beaucoup plus qu'un faiseuse de cappu'
ma saeco vienna deluxe
c'est un marqueur du temps

j'en ai quelques-autres parmi les objets que j'utilise quotidiennement
mon iphone qui porte la date de départ
de mon dernier emploi à temps plein
comme mot de passe
c'est un autre marqueur de temps
celui qui me dit
que plus de dix ans après ce grand saut en deux mil six
je suis encore capable de partir
et de refaire une partie de ma vie autrement
pour accomplir plus encore
livrer d'autres bulletins
parce que la vie n'est rien d'autre
qu'une fabuleuse école où je veux tout voir et tout apprendre
où je veux donner
que je veux vivre.


* en apprenant l'italien
je me suis amourachée de la formule
me piace qui signifie il me plaît
que l'on utilise plutôt que de dire j'aime

** j'aime parler d'argent car ça me rassure
de voir que les changements viennent avec des fluctuations
ça descend quand on explore de nouveaux domaines
ça monte quand on est bon et qu'on s'y met
je n'ai jamais craint de ne plus en faire
car je sais que je peux en faire
donc je fais ce que je veux
en suivant mon instinct

samedi 19 août 2017

les petits riens



les petits riens
il y en a tellement
et contrairement à ces détails que l'on aime
ceux que j'haguis le plus
sont ceux auxquels on s'attache pour rien

hier soir l'homme-chat me parlait
de réaménagement de bureaux dans la tour
et du fait que les postes allaient être plus tassés
donc les coéquipiers allaient devoir renoncer
à leur cafetière et bouilloire individuelle
sur leurs bureaux

voyez-vous ce genre de détails
provoque l'ire des gens

ce qui m'énerve dans les petis riens
c'est l'incapacité de l'humain
de voir plus grand et plus noble

ce qui dérange les gens
ce n'est pas de ne pas conserver leur cafetière
c'est de devoir faire des concessions
de devoir céder encore un pas
en ne connaissant pas la contrepartie
en n'arrivant pas à se situer
dans the big picture

ce qui dérange les gens
et qui tue l'humanité
c'est de ne s'attarder qu'à son propre nombril
et aux détails de la vie
de tout découper en minutes en taches en morceaux
plutôt que d'être transporté
par quelque chose de plus grand que soi
ce qu'on appelle le bien commun
non comme un outil de propagande
corporatiste ou communiste
mais bien comme un objectif spirituel
comme une sagesse humaine

tant que l'on s'attache aux petits riens
qu'on possède la mauvaise perspective
on ne vaudra pas plus
que ces petits riens
on ne sera pas valorisé
on ne saura pas pourquoi

mais personne ne fait notre bonheur
il faut savoir penser
et prendre du recul
les gens malheureux
sont incapables de hiérarchiser
les petits les moyens et les grands riens
n'oubliez pas la métaphore des roches
qu'illustre le dessin en haut
il parle de lui-même

ne vous attardez pas aux petits riens
parce que le plus grand rien
c'est le vide
c'est de ne pas savoir ce que l'on fait de sa vie
c'est de ne pas avoir accompli quelque chose de grand
que l'on peut nommer facilement
sur son lit de mort
le plus grand rien
ce n'est pas de perdre une cafetière sur son bureau.

samedi 12 août 2017

doux labeur


david hockney, atelier de londres, 1963

dans la douche vendredi matin à rome
je me disais que j'étais contente
de rentrer à montréal
après trois merveilleuses semaines de vacances

je me disais que je ne pourrais pas vivre
en vacances plus longtemps
à me lever sans autre but que d'errer
et de payer pour me faire servir à manger
même dans les endroits les plus paradisiaques de la planète

je me disais que la vie devait être plate
si la retraite arrivait précipitemment
pour quelqu'un qui n'avait pas songé
à comment l'occuper

bref

je commençais à m'ennuyer du labeur
du travail
de l'activité de production
de mon calendrier outlook
plein de tâches et rendez-vous

j'aimerais mettre au clair ici
que ce qui a commencé à me manquer
ce n'est pas le fait de générer des revenus
mais plutôt de m'occuper à être utile
depuis presqu'un an je me rends compte
que c'est être utile qui me rend heureuse
et non gagner de l'argent

depuis septembre deux mil seize
je n'ai presque pas gagné de sous
grugeant ogrement sur mes économies
durement amassées pendant trente années
mais depuis septembre deux mil seize
je n'ai jamais arrêté d'être occupée
à m'impliquer dans mille projets
et réaliser des choses
qui m'ont tant empli le coeur

acquérir des connaissances
faire des connaissances
lire écrire calculer
aider des entrepreneurs
fabriquer des gâteaux
faire de la nourriture
transformer en rénovant
laver du linge
changer des draps
nettoyer la maison
me mettre en forme physiquement
m'impliquer socialement

les vacances
c'est pour se reposer de ça
juste assez pour vouloir y retourner
avec grâce et affirmation

bien que j'haguis souffrir dans l'effort
je chéris tendrement le labeur
et je serai peut-être un jour comme costa
qui à quatre-vingt-deux ans
flippe des burgers pendant les heures de rush
au roi du smoked meat s'a plaza st-hubert
où il a travaillé pendant un demi-siècle

ma vie c'est être
ma vie c'est faire.

samedi 5 août 2017

collection vivante



dire que je collectionne
est plus élégant que
dire que j'accumule

parmi mes collections les plus futiles
il y a celle des messages de biscuits chinois
trônant au milieu de notre salon
dans un vase en vitre sur la table à café
nous y déposons systématiquement
chacun des messages de biscuits chinois
qui nous a été destiné et emballé
dans une coquille de gluten wing
après que nous l'ayons lu à haute voix
ou échangé du chat à moi ou vice versa
avec la 'yieule pleine de biscuit
après un repas de restaurant chinois

c'est comme une superstition
ces messages de papier pêle-mêle
c'est une mauvaise habitude
dont on peut bien se moquer

quand j'étais plus jeune
j'accumulais les bouteilles de parfum
que je trouvais fort jolies
j'avais très peu de disques
car peu de moyens pour m'en acheter
et je les chérissais comme la prunelle de mes yeux
je suis sure que j'avais dressé un inventaire
parmi eux des albums double live
de sting bring on the night 
et de dire straits alchemy

je ne collectionnais pas les attaches de sacs de pain
simplement parce ce n'est pas moi qui achetais le pain
alors je ne devais pas y accorder plus d'importance
que celle de le manger
d'ailleurs c'était du brun en sac
celui qui s'applatit entre ton palais et ta langue
c'était si dégueulasse
et on en faisait chaque jour
des sandwichs au jambon avec de la miracle whip

un jour j'ai commencé à avoir des livres
d'abord des livres d'art
une monographie du museum of modern art à l'adolescence
que monsieur shang m'avait ramené de new york
une espèce de brique de deux pouces d'épaisseur
dont chaque page était colorée
de l'oeuvre d'un maître
c'était fabuleux
au cégep j'ai commencé à m'acheter mes propres monographies
au fur et à mesure que se déployaient
les maîtres rencontrés dans mes cours d'histoire de l'art

d'une pile jonchée sur le sol
ma collection de livres a occupé
une tablette dans l'étagère ikéa de ma chambre du sous-sol

je ne collectionnais pas les livres à lire
puisque mes lectures ont débuté
avec les livres de pa'
qui meublaient depuis une quinzaine d'années
une quelconque bibliothèque montée
n'importe où dans la maison
en l'occurrence dans une pièce fermée de la cave

elle contenait la comédie humaine de balzac
tous les classiques français en format de poche
et des henry james
quand j'étais petite je ne lisais pas l'anglais
et à ce jour je n'ai encore jamais lu henry james

pa' a de tout temps aimé la lecture
mais accordait peu d'importance
à l'objet du livre
comme il accorde peu d'importance aux objets
point

ma' ne collectionne rien
mais bichonne tout ce qu'elle possède
comme lorsque tu vas chez elle en californie
et que les rares meubles de sa maison
sont des simili antiquités en bois
qu'elle a choisies avec amour
dans un marché au puces idoine
au québec dans les années quatre-vingt
ma' porte toujours le même linge
et rapièce tous les morceaux

mes parents n'achètent ni n'accumulent rien
ils vivent léger et économique
et respirent le bonheur

il y a quelques mois
j'ai donné quatre ou cinq paires de jeans
qui ne me faisaient plus depuis des années
à ma chumette geneviève
qui a un gabarit plus mince
et qui s'est fait un plaisir
de leur donner une seconde vie

à mon anniversaire en octobre
ma chumette isabelle m'a donné
une robe pêche en crêpe de soie
qu'elle portait il y a de nombreuses années
j'en ai fait raccourcir les bretelles
et elle me sied à merveille

alors qu'elle tombait en congé de maternité
geneviève a demandé des suggestions de livre
et deux charlottes lui ont amené un matin
une bonne dizaine de bouquins
pas juste des recommandations
des vrais livres
pour qu'elle satisfasse facilement ses envies
elle m'en passera ensuite
car je n'en ai lu aucun titre

il y a quelques semaines
julie m'a remis un livre
en me demandant de le donner à quelqu'un
quand j'en aurais terminé la lecture
étrangement en le lisant
je savais que ce livre serait lu après moi
et cela lui insufflait quelque chose de sacré
de plus grand que les mots
je n'allais pas juste en parler
écrire ce qui m'y avait émue
mais j'allais réellement le passer intégralement
au suivant

ça m'a fait penser à ma triste bibliothèque
un sanctuaire chez nous
qui n'est que trop rarement visité
où les livres dorment
après que je les ai lus
puis placés en ordre alphabétique

j'adore les bibliothèques
c'est beau
mais ce n'est pas une place pour les livres
je dis comme julie
ils doivent se promener
les livres doivent être lus

chez nous les oeuvres d'art vivent
car elles sont accrochées au mur
on les regarde amoureusement chaque jour
mais les livres sont fermés
et peut-être pour toujours
pour n'être jamais retouchés
jusqu'au prochain déménagement
passant d'une tablette à une boite
à une tablette à une boîte

à part quelques amis qui en empruntent
une fois de temps en temps
mes livres ne servent pas
ils se meurent

en même temps quand je pense m'en départir
j'ai un pincement au coeur
j'aime vivre parmi les livres
autant les livres d'images
que les livres de mots

ça tient du culte ostentatoire
mais pas tant
puisque la bibliothèque est dans le fond de la maison
dans une pièce reculée et sombre
que personne ne fréquente
sauf brooklyn le chat pour la sieste

il faudra insuffler une vie à cette collection
il faut que les objets vivent
qu'ils soient utilisés
comme le presse-citron et la râpe à fromage
l'homme crée les objets pour qu'ils servent
pas pour qu'ils nous envahissent
ni qu'ils ramassent la pousssière

même si j'étais peut-être destinée
à créer des cabinets des curiosités
je n'ai pas succombé à cette tentation
et j'en suis fort aise
car lorsque j'y pense j'ai les frissons
il me pousse des fils d'araignée
j'aime mieux partager recevoir et donner
et voyager léger.